Ses idées séduisent aussi bien Airbus, que la Commission européenne ou encore le gouvernement français. La ministre des Armées, Florence Parly, vante une "success story à la française". L’architecte de cette réussite ? Renaud Allioux, 36 ans, le cofondateur et directeur technologique de Preligens. Son entreprise fait désormais figure de pépite dans le domaine de l’intelligence artificielle pour le renseignement et la défense : elle vient de réaliser une levée de fonds de 20 millions d’euros auprès d’investisseurs, parmi lesquels Definvest, le fonds du ministère des Armées.
Tutoyer les étoiles tout en gardant les yeux sur Terre, voilà ce qui caractérise cet ingénieur, tant Renaud Allioux a su saisir au bon moment les mutations de la défense et du spatial. Passé par les bancs de CentraleSupélec, il a entamé en 2008 une thèse en astrophysique, au sein de l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (Irap). Ce laboratoire contribue à certaines des plus passionnantes missions spatiales de l’Europe. À l’époque, il s’agit de préparer le voyage de la sonde Juice qui doit décoller pour Jupiter et ses lunes glacées en 2022. "Nous avons récupéré les données de Voyager, des sondes spatiales lancées à la fin des années 1970. Nous faisions beaucoup de simulations et des calculs assez intensifs parce que cela permettait de créer des données qui n’existaient pas", retrace Renaud Allioux. Une forme de prélude à son travail dans la défense, où les données peuvent manquer… mais pour des raisons de confidentialité.
Passionné et visionnaire
Son doctorat en poche, Renaud Allioux commence sa carrière chez Airbus. Entre 2012 et 2016, il travaille sur des outils de calcul pour simuler et traiter des données sur l’environnement spatial. Ses domaines d’expertise intègrent l’observation de la Terre : une filière en pleine croissance avec les préoccupations sur le réchauffement climatique et le développement des satellites espions. Mais une idée le taraude. "La transition numérique n’avait pas été faite. Que ce soit en termes de traitement ou d’acquisition de données, rien n’avait changé depuis vingt ans !", s’étonne-t-il. Il se projette alors avec son beau-frère, Arnaud Guérin, qu’il connaît depuis une vingtaine d’années. "Au début, nous avons même réfléchi à envoyer nos propres satellites ! Avant de remarquer que la Défense avait une problématique très particulière : leurs données étaient principalement traitées à la main, mais la majorité ne l’était pas du tout", précise Renaud Allioux.
En 2016, place à l’envol. Il cofonde avec Arnaud Guérin leur propre société, Earthcube, rebaptisée depuis Preligens. Leur produit permet aux analystes de traiter des masses d’informations dans un monde où les menaces changent de nature et ne cessent de progresser. Les armées françaises, les armées anglaises ainsi que les forces de l’Otan sont convaincues. Car au-delà de son look de Géo Trouvetou, avec ses lunettes et ses cheveux en bataille, Renaud Allioux dispose d’un véritable sens commercial et d’une vision claire. "C’est quelqu’un de vraiment passionné par le secteur spatial, avec une énorme ouverture d’esprit, estime Arnaud Guérin. À une époque où certains dans le spatial français pouvaient être un peu arrogants, lui regardait ce qu’il se passait outre-Atlantique." À tel point qu’il a su convaincre Airbus de lancer ensemble, en octobre dernier, un service de surveillance de sites stratégiques depuis l’espace.
L'éthique pour valeur
Une consécration pour la start-up, qui a atteint l’équilibre financier en septembre (mais ne dévoile pas son chiffre d’affaires) et compte déjà 80 salariés. "Être bon en tech ne suffit pas. Il faut arriver à bien comprendre les besoins des clients parce que l’IA fonctionne sur des applications précises", insiste Renaud Allioux. Pour rassurer le public exigeant de la défense et du renseignement, il a fédéré autour de lui une variété de profils : data scientists, développeurs, anciens militaires, ex-analystes… Et entend également prendre en compte la dimension éthique. "Il y a des choses que nous ne faisons pas et il y a des pays auxquels nous ne vendrons pas, assure l’ingénieur. C’est peut-être contre-intuitif pour certains, mais la transparence et l’intégrité sont très importantes dans ce que nous faisons. Cela nous permet de faire venir des gens en toute connaissance de cause."
D’une minute à l’autre, ce passionné peut évoquer une crise diplomatique, expliquer les méandres du deep learning ou aborder sa vision du management. Et, ce qui est plus rare, il dispose d’un certain talent pour vulgariser le mystérieux cheminement des données stratégiques : comment un cliché d’explosion, pris par un berger et confirmé par l’imagerie satellite, va atterrir sur l’ordinateur d’un analyste.
Une technologie précieuse pour le renseignement
Preligens utilise l’intelligence artificielle pour développer des solutions d’analyse automatique de données dans le secteur de la défense et du renseignement. Un domaine dans lequel la start-up se présente comme leader européen. "Notre produit historique est fondé sur l’imagerie satellite qui permet de faire de la surveillance récurrente de sites, explique Renaud Allioux. Cela peut être des sites de bombardiers russes, de fusées chinoises, des ports militaires... En général, ces sites stratégiques sont connus, mais il en existe des milliers dans le monde. On ne peut pas manuellement regarder tous les jours des images de ces lieux. Donc nos systèmes automatiques vont compter les objets, les classifier, et regarder s’il y a des mouvements anormaux... Cela permet aux analystes de concentrer leur temps là où il se passe quelque chose." Les outils de Preligens permettent par exemple de détecter des drones en vol dans les aéroports et des violations d’embargo en mer. Aujourd’hui, l’entreprise ne se limite plus aux données satellitaires. Elle élargit son analyse aux aéronefs, aux données électromagnétiques... Mais aussi aux données textuelles qui émergent de médias locaux ou des réseaux sociaux grâce au traitement de langage. Secret défense oblige, Preligens peut développer des algorithmes sans avoir accès aux données classifiées qu’ils traiteront. "Parfois, nous ne sommes même pas autorisés à entrer là où va tourner l’algorithme. Technologiquement, peu de sociétés sont capables de faire cela", assure Renaud Allioux.



