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Pourquoi les roboticiens doutent de l’arrivée prochaine du robot humanoïde promis par Elon Musk

Stabilité, autonomie, gestion du monde extérieur... Malgré les grands moyens de Tesla et son expérience acquise dans la voiture autonome, surmonter les multiples obstacles à la réalisation d'un robot humanoïde capable d'évoluer aux côtés des humains devrait prendre plus de temps qu'annoncé par Elon Musk lors du Tesla AI Day, le 18 août dernier. 

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Robot humanoide Tesla Bot
Pour l'instant sous forme de mannequin, le Tesla Bot devrait être présenté sous forme de prototype dès l'année prochaine.

Frayeur, excitation ou… franche rigolade. La dernière annonce d’Elon Musk n’a pas laissé indifférent. A l’occasion du Tesla AI Day, le 19 août dernier, l’entrepreneur star a annoncé le dernier projet technologique de son entreprise automobile : le Tesla Bot. Un robot humanoïde capable d’effectuer toutes sortes de tâches physiques à notre place, qu’il s’agisse d’aller faire les courses ou de serrer un boulon sur un ligne d’assemblage. Un objectif révolutionnaire mais encore chimérique. En guise de robot, Tesla n’a pour l’instant présenté qu’un acteur en costume futuriste – une silhouette longiligne composée de lignes noires et blanches épurées – mimant sur scène des pas de danse saccadés sur fond de musique électronique. Un prototype du robot devrait être finalisé “au cours de l’année prochaine”, a assuré Elon Musk, convaincu que “dans le futur, le travail physique sera un choix”.

Une échéance très rapprochée, qui laisse les connaisseurs du domaine dubitatifs, conscients de la somme de défis technologiques à surmonter pour réaliser une telle prouesse.

Vision “naïve”

“Elon Musk n'a aucune idée de ce qu’il fait”, titrait ainsi la revue spécialisée IEEE Spectrum deux jours après le show, en rappelant que nombre de verrous technologiques doivent encore être levés avant que puisse apparaître un tel robot humanoïde. “La présentation est étonnement naïve, presque amusante” abonde auprès de l’Usine Nouvelle Philippe Souères, directeur du Laboratoire d’architecture et d’analyse des systèmes (LAAS) du CNRS, qui a longtemps dirigé l’équipe de recherche en robotique humanoïde Gepetto, à l'origine du robot Pyrène

56 kilos, 173 centimètres, deux mains à 5 doigts, 40 actionneurs électriques, capable de porter une vingtaine de kilos de charge utile ou de parcourir 8 kilomètres par heure… La somme de détails fournis par Tesla est impressionnante, “mais elle n’aborde aucun verrou scientifique ou technique pour focaliser l’attention sur un design très lisse de corps anthropomorphe futuriste”, regrette Philippe Souères. Critiquant les tentatives d’humaniser un automate en l’affublant de qualificatifs tels que “amical”, comme l'a fait Elon Musk, il rappelle que “ces machines dont la forme rappelle un peu le corps humain n’ont rien avoir avec l’homme, issu de millions d’années d’évolution du vivant et bien plus complexe”.

Défis technologiques

Reste que même pour un robot, la bipédie est loin d’être aisée. En France, la pépite Aldebaran Robotics n'a jamais pu mener à bien son projet de robot Romeo, tandis qu'au Japon, l'automobiliste Honda a annoncé en 2019 mettre fin à son programme Asimo. Et des entreprises chevronnées comme Kawada ou Boston Dynamics ne définissent leurs robots HRP4 et Atlas que comme des “plateformes de recherche”, éloignées de toute application commerciale. Et encore prône aux glissades et aux faux pas pour le dernier.

Premiers obstacles : le mouvement et l'équilibre. “Il est très dur de commander des robots bipèdes car leurs actionneurs sont très éloignés des muscles biologiques. Or, ces derniers sont fondamentaux dans le vivant pour leur capacité à se contracter de manière très réactive pour rendre les articulations plus ou moins rigides, effectuer des mouvements explosifs, absorber des chocs…”, liste Philippe Souères.

Alors que Musk affirme pouvoir compter sur son expérience dans la voiture autonome, qui ferait déjà de Tesla “la plus grande entreprise de robotique du monde”, tout parallèle est en réalité hors de propos : “une voiture est posée sur ses quatre roues, et ne nécessite qu’une commande très simple qui consiste à orienter le volant et modifier la vitesse, note le chercheur. C’est un problème mécanique sans aucune mesure avec le mouvement d’un système polyarticulé sur deux jambes dans trois dimensions.”

Percevoir le monde

Autre défi : le passage sur deux jambes pose des problèmes d’autonomie, face auxquels les batteries des voitures seront très insuffisantes. “Contrairement à une voiture posée sur ses quatre roues, un robot bipède doté d’actionneurs électriques doit en permanence gérer son équilibre : les genoux et les hanches supportent le poids du corps et consomment de l’énergie”, rappelle Philippe Fraisse, roboticien au Laboratoire d'informatique, de robotique et de microélectronique de Montpellier (LIRMM - CNRS / Université de Montpellier) et spécialiste des interactions humain-robot.

Dernière limite : marcher ne suffit pas, encore faut-il savoir où l’on va. Là encore, l'expérience de la voiture autonome n'est pas d'une grande aide. “Il est naïf de dire que l’on peut transférer une intelligence artificielle (IA) - c’est-à-dire un ensemble d’algorithmes informatiques dédiés à permettre à un système artificiel de prendre des décisions en fonction de données - d’une voiture à un robot humanoïde”, fustige Philippe Souères. “Le contexte d’un système routier est extrêmement simplifié, composé de panneaux codifiés, de sens de circulation, de feux tricolores… Rien à voir avec le monde réel dans lequel devra évoluer un robot humanoïde”. 

Elon Musk n’aurait-il promis qu’une coquille vide ? Philippe Souères se dit “perplexe”, partagé entre la conscience de "la puissance financière de Elon Musk, qui a déjà réussi à motiver d’importantes dynamiques autour de lui, notamment dans la conquête spatiale”, et “la pensée qu’il ne s’agit que d’un coup de communication, destiné à masquer les problèmes rencontrés par les véhicules autonomes de Tesla”.

“Tesla a beaucoup de moyens et de compétences : l’entreprise pourrait réaliser un prototype tel que présenté dans la vidéo d’ici l’année prochaine, mais de là à le rendre capable de répondre à des applications concrètes, c’est une autre question”, juge de son côté Philippe Fraisse. Point positif : la conférence avait d’abord vocation à “attirer les gens capables de telles réalisations”, rappelle le chercheur. En termes de moyens humains et financiers, l’implication d’un industriel de l’ampleur de Tesla ne peut être que bénéfique.

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