Analyse

Pourquoi il ne faut surtout pas parler de « champion industriel » à Bruxelles

La Commission européenne doit remettre à jour mercredi 5 mai sa stratégie industrielle. Mais les Européens peinent encore à se mettre d’accord sur ce qu’elle doit recouvrir. Et les mots interdits, autorisés ou émergents montrent les lignes de fractures et les tentatives de convergences. Exemples concrets.

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Bruno Le Maire 2014
La France et l'Allemagne militent pour des champions industriels européens. Mais ils sont bien les seuls.

Non, ne parlez pas de champions industriels en Europe. La nouvelle stratégie industrielle que la Commission industrielle doit publier ce 5 mai a peu de chances de reprendre le terme. A Bruxelles, le concept est devenu tabou et a été banni du lexique européen. Son défaut : trop franco-allemand. Depuis 2019 et le refus de la fusion Alstom-Siemens, Paris et Berlin poussent pour une nouvelle stratégie industrielle capable de remettre l’Europe sur le devant de la scène technologique mondiale et de donner naissance à des champions dans des domaines stratégiques.

Le mot tabou : "champions industriels"

Au sein de la commission européenne, la DG concurrence n’est pas très fan d’une politique qui viserait à favoriser des concentrations au risque de réduire le niveau de concurrence sur le marché intérieur. Mais la fronde vient au moins autant des petits pays, qui estiment que leurs entreprises ont peu de chance de figurer parmi les « champions » potentiels. « L’approche par les champions industriels n’a aucun avenir. Ce n’est pas le bon concept, même si au final les gens ne sont pas forcément opposés à ce que cela recouvre », constate Natacha Clarac, la directrice générale d’Athenora, un cabinet de lobbyistes implanté dans la capitale belge. La députée européenne Stéphanie Yon-Courtin se souvient d’avoir essuyé un tir de barrage de ses collègues lorsqu’elle avait voulu reprendre le terme dans un rapport parlementaire sur la politique de concurrence européenne en 2020. « A la place, on a réussi à se mettre d’accord sur leader industriel », relate Stéphanie Yon-Courtin.

Le mot du moment : "autonomie stratégique "

Depuis la crise du Covid, la Commission a contourné le problème des « champions » en déployant à tout va ces derniers mois le concept d’ « autonomie stratégique », ouverte ou fermée. Mais là aussi, deux conceptions s’affrontent. Pour les partisans d’une politique industrielle offensive, France et Allemagne en tête, réduire les dépendances de l’Union sur les produits les plus stratégiques doit se traduire par le renforcement des capacités de production européennes, en favorisant les relocalisations et en renforçant le soutien public au développement des technologies clés, via de nouvelles alliances et des projets d’intérêts communs européens. Pour les pays plus libéraux, l’autonomie stratégique doit d’abord être « ouverte » et viser à renforcer ses capacités de stocks stratégiques et de diversifier ses approvisionnements, notamment par l’intermédiaire d’accords de libre-échange, bien plus que de muscler l’industrie européenne. La ligne de crête est difficile à maintenir.

Pour l’instant, l’Europe peine à clarifier la marche à suivre. Le désaccord a d’ailleurs contraint la Commission européenne à repousser à deux reprises sa remise à jour de la stratégie industrielle, prévue initialement début mars puis fin avril. Le commissaire au marché intérieur Thierry Breton, la commissaire à la concurrence Margrethe Vestager et le commissaire au commerce international Valdis Dombrovskis seraient aussi sur des positions différentes.

Le petit nouveau : "écosystème"

Dans le lexique européen, un autre terme a fait son entrée récemment. Celui d’ « écosystème », la nouvelle approche défendue par Thierry Breton depuis un an. Mais il reste là aussi un peu flou dans sa mise en œuvre, alors que la commissaire à la concurrence a freiné au maximum, craignant de voir les écosystèmes, composés de 14 filières industrielles, se transformer en usines à champions. « Les écosystèmes doivent participer au recensement des problèmes et des obstacles, pas forcément juridiques, que rencontrent les entreprises », pointe un observateur, pour qui « s’appuyer davantage sur les remontées de terrain doit permettre de répondre à la critique que la Commission européenne fonctionne trop en silo ». C’est aussi le nouvel angle d’attaque de la France. « Sur les politiques industrielles, de commerce et de concurrence, il faut arrêter d’avoir trois politiques séparées et n’avoir qu’une seule politique économique européenne », plaide Bruno Le Maire. Un dossier plus consensuel pour faire enfin avancer une politique industrielle européenne peut-être.

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