[Made in France] La beauté court après l'usine 4.0

Le succès de la cosmétique made in France nourrit les investissements des géants du secteur, mais les PME avancent sur l’automatisation en ordre dispersé.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
À Ormes, le japonais Shiseido renforce l’automatisation des lignes de production et la flexibilité des pesées d’ingrédients.

La scène se passe dans l’usine française d’un géant mondial de la beauté, non loin d’Orléans (Loiret). Pour faire face à une commande massive de dernière minute du réseau de distribution, deux intérimaires ont été embauchées pour dévisser plus vite les bouchons d’un flacon encore vide. Et leurs poignets se vrillent sans fin. "Nous n’avons pas automatisé assez vite notre ligne de production, la machine ne supporte pas ce flux. Mais nous faisons attention à permuter régulièrement les postes", précise, contrit, le responsable de la production.

Cet exemple l’illustre, l’usine intelligente a encore des marges de progrès dans l’univers de la cosmétique, y compris chez les très grandes marques. Il y a bien sûr un enjeu d’automatisation pour faire face à l’accroissement des ventes. Mais aussi un enjeu de réactivité des lignes. "La concurrence mondiale s’accentue, la versatilité des consommateurs aussi. Ce qui rend le problème plus crucial encore pour les PME, qui représentent 80 % de la filière", analyse Christophe Masson, le directeur général du pôle de compétitivité Cosmetic Valley (18 % des entreprises françaises, 28 % des salariés, 53 % du chiffre d’affaires national), qui a organisé cet automne son premier séminaire "Usine 4.0", à Orléans.

Délai ramené de dix-huit à six mois

En réalité, le secteur tâtonne. L’automatisation est présente, pour limiter les charges et accélérer la production. C’est le cas dans l’usine du mastodonte L’Oréal, à Ormes (Loiret), qui est capable de sortir 1 million d’unités par jour : du rouge à lèvres, du gloss, du fond de teint, des vernis à ongles dans une palette de coloris qui ne cesse de s’étendre, le tout exporté à 90 %... Pour faire tourner cette mécanique impressionnante, 300 permanents seulement. "Il suffit qu’une influenceuse adore un produit, ou une teinte, pour que la demande s’envole. Ce qui suppose une organisation très réactive", explique Mathilde Pougnant, la directrice de l’usine. "Le délai de mise sur le marché est passé de dix-huit à six mois", détaille Nicolas Ledauphin, le directeur de la production du site d’Ormes (poste repris depuis par Michaël Bochetto), qui ajoute que 30 à 40 % du catalogue produits changent chaque année.

Pour répondre à cette accélération, L’Oréal déploie tout ce qui est possible : impression 3D des prototypes, des produits eux-mêmes, mais aussi des outils et des moules, connexion des stocks avec les machines et les points de vente, cobotique sur la ligne de production. Citée en exemple au sein du leader mondial de la beauté, l’usine d’Ormes va bénéficier d’un investissement de plusieurs dizaines de millions d’euros, avec une extension de 5 000 mètres carrés. Chez son voisin Shiseido, le numéro cinq mondial de la beauté, on s’attache à supprimer "les goulets d’étranglement au niveau des pesées d’ingrédients", explique Valérie Alauze, la directrice de l’usine. Le site d’Ormes bénéficie, comme celui de Shiseido à Gien (Loiret) pour les parfums, d’un programme de 50 millions d’euros d’investissement pour continuer d’automatiser.

L’atout éducatif de la France

Après une phase d’attente depuis la reprise d’Orléans Cosmetics en 2018, Nippon ­Shikizai, une ETI japonaise, vient lui aussi d’investir dans son usine de poudres et fonds de teint de Saint-Cyr-en-Val (Loiret). Il y avait urgence, tant l’usine a continué à tourner de façon artisanale pendant des années. "En choisissant la France pour investir, alors que notre pays est un petit marché de consommation à l’échelle mondiale, les actionnaires japonais valident le savoir-faire et l’adaptation des équipes à une automatisation galopante. Le facteur humain est capital dans les usines intelligentes et la France a un atout considérable grâce à son système éducatif", rappelle Romain Marcel, le directeur général Europe de l’éditeur de logiciels américain Veeva, spécialisé en santé et cosmétique.

Chez Euro Wipes, à Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir), le site de 145 salariés a beau automatiser sa production depuis huit ans, il continue de chercher des solutions simples, brique par brique. "La modernisation des lignes nous a permis d’accroître la production et de réduire significativement les troubles musculo-squelettiques. Mais cela suppose un réel effort pour former et accompagner les opérateurs dans la montée en compétences", prévient Guillaume Cantelou, le directeur général du fabricant de lingettes et de compresses imprégnées, qui livre 55 millions de packs par an. Il cite le gain de temps sur les transports entre les lignes et le stockage, assurés désormais par des chariots autonomes. "Grâce au temps gagné, nous avons pu renforcer le contrôle qualité", constate Frédéric Bourbigot, le responsable de l’assurance qualité.

À l’image de ses consœurs de la Cosmetic Valley, l’usine d’Euro Wipes avance sur l’automatisation de façon empirique. L’harmonisation de l’ensemble des lignes vient tout juste de faire un bond avec la mise en service un nouvel ERP pour près de 500 000 euros. "La gestion et l’utilisation des données sont assez loin des préoccupations immédiates de ces industriels, qui doivent répondre à une croissance forte, témoigne Romain Marcel. J’ai en mémoire le cas d’un industriel qui a commencé à vendre aux États-Unis et dont le dirigeant a disparu sous les dossiers lorsque la Food and drug administration (FDA) a inspecté l’usine. La somme de données et de documents nécessaires aurait pu être agrégée par un outil informatique, ce qui lui aurait facilité la vie."

"C’est quand la data est chiffrée qu’elle est comprise"

Guillaume Bourdon, Directeur général de Quinten, spécialiste de la transformation numérique

Les industriels de la cosmétique sont-ils réticents à l’usine du futur ?

Ces entreprises ont des soucis quotidiens à gérer avant de s’attaquer à des concepts éloignés comme l’IA et l’usine 4.0. Les dirigeants s’inquiètent de leur taux de qualité en sortie de chaîne, de la maîtrise de leur consommation d’eau et d’énergie, de rentabilité... C’est quand on leur montre que la data apporte des solutions qu’ils en comprennent l’intérêt.

Ces entreprises sont souvent bien équipées en robots, AGV... Que peuvent-elles améliorer ?

L’automatisation est souvent très présente, mais elle ne répond qu’au défi immédiat de la productivité. Les entreprises n’utilisent pas forcément toutes les données que leur parc de machines génère.

Comment parvenez-vous à les convaincre ?

Nous collectons les données pour réduire la non-qualité, la perte de matières premières, les consommations d’eau et d’énergie... Et chiffrons les gains potentiels. Si plusieurs centaines de milliers d’euros sont en jeu, cela devient intéressant et la décision de digitaliser coulera de source. Ensuite, l’enjeu est humain. Les équipes devront s’approprier ces nouveaux outils.

 

80% : C’est la proportion de PME dans le pôle Cosmetic Valley, qui rassemble 1 500 entreprises.

 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.