L'Usine Nouvelle - Emmanuel Macon a annoncé le 11 mai qu’il fallait accélérer la dynamique de France 2030. Concrètement, que cela signifie-t-il ?
Bruno Bonnell - Nous avons réussi notre preuve de concept. En 16 mois, nous avons engagé 18 milliards d’euros, sur les 54 milliards disponibles et soutenu pratiquement 2 000 projets. Quand l’Etat se met à côté des innovateurs, des projets émergent. Il faut maintenant qu'on encourage encore plus de personnes à proposer des dossiers et des projets. Sur le plan réglementaire, il faut faire tomber les barrières. Nous sommes un des pays les plus lents pour implanter des usines. Nous sommes en train de qualifier des terrains et on aura un certain nombre de sites France 2030, opérationnels pour les industriels. Nous avons aussi identifié un certain nombre de champions, regroupés au sein du label French Tech 2030. Nous avons sélectionné des entreprises proches d’un produit sur le marché, avec une volonté de croissance forte et évidemment transformatrices. Quelque 1 000 entreprises se sont portées candidates, 125 ont été élues au bout de la route. L’idée est de leur donner tout le soutien de l’Etat, y compris non financier, pour les accélérer.
France 2030 engage 1 milliard d’euros sur le nucléaire innovant, dont 500 millions d’euros pour les petits réacteurs nucléaires (SMR) innovants. Deux projets, ceux de Newcleo et Naarea, ont été retenus. Quelles sont les chances qu'ils se fassent une place dans la course internationale aux SMR ?
Il faudra qu'on maîtrise, d'une manière ou d'une autre, une technologie de petit réacteur nucléaire. Ce sera probablement plus compliqué que ça en a l'air, mais on n’a pas le choix. Nous sommes à un moment très excitant, un peu comme au début du moteur à explosion.
Nous avons décidé de faire un effort sur un domaine qui aurait dû être pris en compte dès le départ : l’eau. Cela concerne aussi bien la désalinisation, le recyclage de l’eau, sa réutilisation en milieu agricole
— Bruno Bonnell
Nous avons beaucoup de candidats qui se bousculent, ce qui est un premier élément de succès, car ce n’était pas gagné d’avance. Le nucléaire, ce n’est pas la même chose que des applications pour iPhone. Si nous estimons qu’une technologie a des résultats meilleurs que prévu, l’Etat devra répondre présent. S’il faut rajouter de l’argent, on rajoutera. Vous savez, il n’était pas prévu au départ de soutenir ProLogium et pourtant, on l’a fait. Nous avons utilisé des fonds qui avaient été mis de côté, sachant que la norme de France 2030 pour les projets industriels est de mettre 1 euros pour 4 euros investis par les entreprises.
Avez-vous déjà prévu de financer de nouvelles priorités?
Nous avons décidé de faire un effort sur un domaine qui aurait dû être pris en compte dès le départ : c’est l’eau. Cela concerne aussi bien la désalinisation, le recyclage de l’eau, sa réutilisation en milieu agricole ou la double circulation d’eau dans les bâtiments. Nous sommes actuellement en plein travail avec les ministères pour mesurer l’ampleur du sujet. Le budget n’est pas défini, mais devrait tourner autour de quelques centaines de millions d'euros. On espère être prêt entre septembre 2023 et milieu 2024 pour lancer des appels à manifestation. Même si nous allons vite, il faut du temps pour bouger les choses.
Vous avez déjà financé des formations dans les batteries, le nucléaire ou l’hydrogène. Avez-vous identifié d’autres besoins sur de nouveaux métiers ?
Nous visons entre 400 et 500 000 places en formations diplômantes d’ici 2030. Il y a beaucoup de choses dans l’avionique, l’avion bas carbone, les matériaux…. Nous venons d’annoncer 500 millions d’euros supplémentaires pour des grandes écoles autour de l’IA. Il manque aussi 20 000 personnes en France dans la bioproduction, 5 000 personnes dans la réparation de vélos. Nous sommes prêts à financer des formations pour ces métiers. Nous avons déjà engagé 700 millions dans la formation avec le dispositif compétences et métiers d’avenir saison 1 et nous venons d’ouvrir la saison 2. Ce qui m’a étonné, c’est que nous avons quasiment plus de dossiers au démarrage de celui-ci que sur toute la première période. Cela va du dossier d'un CFA qui veut doubler la taille de sa promotion d’électriciens au plan nucléaire de la région Normandie qui va former 7 000 personnes. Il y a une accélération. Mais cela veut aussi dire que nous allons être plus sélectifs.
Avez-vous davantage de dossiers sur tous les appels à projet ?
Oui, mais pas dans ces magnitudes. France 2030 est davantage connu, les entreprises voient qu’on a considérablement simplifié les dossiers. Mais il n’y a toujours qu’un élu sur trois candidats environ.
Quel est le mode de fonctionnement de France 2030 ?
Nous sommes 75 personnes, organisées en six grands pôles qui regroupent les grands objets de France 2030, à savoir la transition écologique, les connaissances, la souveraineté numérique, les nouvelles frontières (espace, quantique, fonds marins), l’agence de l’innovation santé, et le pôle effet de levier et investissements. Réussir à engager 18 milliards d’euros en si peu de temps représente un travail de titan pour l’équipe. Après cet entretien, je vais rencontrer tous les spécialistes français de l’IA générative pour avoir leurs avis sur ce qu’on doit faire. J’ai fait la même réunion avec les 20 plus grands mathématiciens français. A l’issue de celle-ci, on a décidé de lancer un grand plan en faveur de l’attractivité des maths, en encourageant toutes les associations qui poussent les jeunes à faire des maths, surtout les filles. On ouvre des écoles supérieures, mais on n’arrive pas à les remplir car tout se joue au niveau des collèges.
Quels sont les freins à votre action ?
La chose contre laquelle je me suis le plus battu au début, c’est le « ça ne marchera jamais ». On est passé à « ça peut marcher », en poussant un peu, on devrait arriver au « ça va marcher ». Je suis le Aimé Jacquet de l’équipe France 2030. Le pays attend qu’on soit en finale pour y croire, mais dans de nombreux domaines de France 2030, nous avons largement passé le stade des qualifications. Que ce soit sur la biofermentation avec Biose industrie, dans le quantique avec Quandela ou dans les micro-lanceurs où nous pensons qu’un des huit projets qui avancent en parallèle décollera en 2026. Ma plus grosse bataille maintenant est de faire comprendre l’importance de la décarbonation. Ce n’est pas un phénomène paramétrique, mais bien une transformation des process. C’est encore compliqué. Beaucoup d’entreprises pensent que la décarbonation implique seulement de consommer moins d’énergie. D’autres estiment à tort qu’il n’y a pas encore de solutions crédibles et attendent.
Nous mettons dans tous nos dispositifs des critères environnementaux. Si vous ne vous décarbonez pas vos procédés, ce n’est pas la peine de déposer votre dossier chez nous.
La concurrence de l’Inflation reduction act américain se voit-elle sur le nombre de dossiers qui vous recevez ?
Oui, c’est pour cela que je dis que la compétition est plus dure. La réponse française à l'IRA, c’est France 2030. Notre mission, c’est de décarboner par l’innovation. Nous mettons dans tous nos dispositifs des critères environnementaux. Si vous ne vous décarbonez pas vos procédés, ce n’est pas la peine de déposer votre dossier chez nous. On inclut aussi des critères ESG plus globaux, comme la place des femmes, la diversité, mais aussi la cybersécurité pour s’assurer que vous protégez vos données de façon intelligente. A l’inverse, les Américains font passer l’économie avant la décarbonation.
Propos recueillis par Aurélie Barbaux et Solène Davesne



