Ces derniers mois, les initiatives pour soutenir l’écosystème des start-up se sont multipliées en France : l’instance représentative des investisseurs French Tech Finance Partners a remis son rapport au ministre Jean-Noël Barrot en avril, le député Paul Midy a mené à bien sa mission sur le financement des jeunes pousses et les investisseurs institutionnels se sont engagés fin juin à investir sept milliards d’euros dans le secteur d’ici 2026, dans le cadre de l’initiative Tibi 2 annoncée par Emmanuel Macron à VivaTech.
Il y a urgence. Comme le deuxième semestre 2022 le laissait pressentir, les six premiers mois de 2023 ont été rudes pour les start-up. Selon le baromètre EY du capital-risque dévoilé lundi 10 juillet, elles ont levé 4,3 milliards d’euros sur cette période, soit une baisse de 49% en valeur par rapport au premier semestre record de 2022.
Les montants moyens investis sont en retrait à tous les stades de maturité. La tendance est par ailleurs mondiale. Début juin, la société de capital-risque Atomico estimait que les capitaux investis dans les start-up européennes seraient en baisse de 52% par rapport à 2021 cette année en Europe, un recul proche de ceux anticipés pour les Etats-Unis et la Chine (-49% pour ces deux pays).
Le résultat d'un cycle macroéconomique
«La hausse des taux et les incertitudes macroéconomiques ont mis un frein à un système qui s’était un peu emballé» après les 13,5 milliards d’euros levés en France l’an passé, note dans l’étude Franck Sebag, associé chez EY. Selon lui, les levées de fonds pourraient atteindre environ 8 milliards d’euros cette année, un niveau bien inférieur aux années post-Covid mais toujours bien supérieur à 2019 où les start-up avaient engrangé cinq milliards d’euros environ.
«C’est le résultat d’un cycle macroéconomique assez clair, ajoute Franck Sebag auprès de L’Usine Nouvelle. Avec la hausse massive des taux, le rendement des obligations augmente et les investisseurs se détournent des actions. Les entreprises cotées, notamment les plus jeunes, perdent de la valeur et cela n’encourage pas les introductions en Bourse.» Les possibilités de sorties des fonds sont ainsi plus contraintes. Début juin, la société de capital-risque Atomico estimait à 21 milliards de dollars la valeur des transactions de fusion-acquisition et des introductions en Bourse dans la tech européenne pour le premier semestre, contre 48 milliards de dollars pour l’ensemble de l’année 2022 et 166 milliards en 2021.
Les levées de plus de 300 millions d'euros ont disparu
Par conséquent, «là où ça cogne le plus fort, c’est sur les tours de table supérieurs à 100 millions d’euros» qui correspondent aux stades de maturité les plus poussés, souligne Franck Sebag. Les levées de 100 à 300 millions d’euros sont passées de 15 au premier semestre 2022 en France à 7 sur les six premiers mois de l’année. Au nombre de cinq au premier semestre 2022, les tours de table supérieurs à 300 millions d’euros ont eux totalement disparu en 2023. «Les fonds américains étaient fortement présents sur ces segments par le passé. Mécaniquement, la forte diminution de ces tours de table signifie que ces fonds sont moins actifs», commente l'associé d'EY. Selon Atomico, les véhicules de capital-risque d’outre-Atlantique ont investi 34 cents pour 1 dollar investi dans les start-up européennes par les fonds européens au premier semestre. Ce ratio était de 54 cents pour un dollar en 2022 et même de 66 cents en 2021.
Dans ce contexte morose, les "start-up industrielles vertes" tirent leur épingle du jeu. En France, le secteur des cleantech (nouvelles mobilités, énergies vertes, infrastructures électriques, start-up de l’alimentaire…) a été le plus attractif pour la première fois, avec des levées de 1,2 milliard d’euros au total. Cette tendance s’observe dans le top 5 des plus grosses levées de fonds, avec un podium dominé par les jeunes pousses de cette catégorie. Le spécialiste des bornes de recharge électriques Driveco a bouclé le plus gros tour de table avec 250 millions d’euros à la clé, devant Ynsect et ses 160 millions et les 130 millions du développeur de centrales solaires photovoltaïques TSE. Ce dernier est ex aequo avec la biotech Amolyt Pharma.
"Le plus gros gadin pour la fintech"
«La cleantech se met vraiment à l’échelle et est passée sur des sujets d’infrastructures. Cela change la donne au niveau des levées, observe Franck Sebag. Au premier semestre 2022, la cleantech avait attiré 926 millions d’euros et seulement 215 millions d’euros au premier semestre 2021.» Sur le plan européen, sept start-up sur les dix plus grosses levées sont des cleantechs, à l’instar de la grande gagnante avec ses 430 millions d’euros, la licorne allemande 1Komma5°. Celle-ci propose des systèmes de production d’énergie solaire ou encore des pompes à chaleur aux particuliers.
Deuxième secteur le plus attractif, les logiciels et services informatiques enregistrent une forte baisse des montants levés, de 2,2 milliards d’euros au premier semestre 2022 à 968 millions d’euros cette année. Le secteur des technologies de la santé arrive troisième, avec 590 millions d’euros de levées contre plus de 700 millions l’an passé. «Mais le plus gros gadin est pour la fintech dont les levées sont passées de 2 milliards d’euros à 365 millions d’euros, constate Franck Sebag. Dans le contexte actuel, les investisseurs demandent à ces start-up, pour lesquelles arriver à la rentabilité est très coûteux, d’y parvenir le plus rapidement possible, donc ils attendent pour voir. Cette catégorie renferme également les start-up des cryptomonnaies, or la faillite de la plateforme d’échange FTX a jeté un froid sur ce secteur.»
La France toujours devant l'Allemagne
Au global, la France reste devant l’Allemagne sur le montant des levées de fonds sur le premier semestre (3,9 milliards pour l’Allemagne). Mais l’Hexagone est toujours loin du Royaume-Uni et ses près de 7 milliards d’euros de levées. «Il n’y a pas de problème systémique. L’investissement ralentit mais il y a toujours de l’argent dans les fonds, conclut Franck Sebag. La poudre sèche [réserve de capitaux, ndlr] à disposition des fonds est massive.» Mi-juin, le fournisseur de données financières PitchBook anticipait un niveau record de poudre sèche de 45 milliards d’euros pour les fonds de capital-risque européens en 2023. Malgré le contexte économique difficile, les fonds continuent d'attirer des souscripteurs... Et déploient moins rapidement leurs deniers.



