Alors qu’elles avaient résisté au premier semestre 2024, les levées de fonds des start-up françaises ont baissé de 14% au deuxième semestre par rapport à la même période en 2023, rapporte le baromètre du capital-risque du cabinet EY publié lundi 13 janvier. Pour la French Tech, 2024 aura donc été une année morne, marquée par un recul de 7% des montants récoltés par rapport à l’année précédente. Ceux-ci se sont élevés à 7,8 milliards d’euros, bien loin du pic de 13,5 milliards d’euros de 2022.
«Force est de constater que la dissolution [de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024, ndlr] n’a pas aidé la French Tech. Il faut environ trois mois pour monter une opération de financement. Avec la période d’incertitude qui a suivi la dissolution, les Jeux olympiques et un premier gouvernement qui a tardé à arriver, des opérations ne se sont pas faites», considère Franck Sebag, l’associé d’EY en charge des entreprises à forte croissance, auprès de L’Usine Nouvelle.
Des levées de fonds en baisse pour la greentech et les biotechs
Grandes gagnantes de l’année 2023, les start-up de l’industrie verte ont cette fois-ci davantage souffert avec une baisse de leurs montants levés de 30%, à 1,9 milliard d’euros. Le spécialiste de la recharge de véhicules électriques Electra et le gestionnaire de stations hydrogène Hysetco figurent certes aux troisième et cinquième places des jeunes pousses tricolores ayant glané le plus d’argent en 2024, avec 304 et 200 millions d’euros levés respectivement. «Mais plus de la moitié des opérations se sont élevées à moins de 5 millions d’euros dans la greentech», souligne Franck Sebag. L’entrée en procédure de sauvegarde du fabricant français d’aliments à base d’insectes Ynsect et les grosses difficultés du fabricant suédois de batteries Northvolt au cours de ce semestre pourraient également ne pas avoir rassuré les investisseurs. «Les start-up industrielles ont du mal à se déployer, en plus d’être des projets habituellement très risqués», commente Franck Sebag.
Autres perdants : les start-up de la santé, biotechs et medtechs confondues. Ces jeunes pousses ont levé 811 millions d’euros en 2024, en baisse de 17% par rapport à 2023. A l’inverse, les start-up développant des technologies financières ont attiré 840 millions d’euros de financements, en hausse de 32% par rapport à 2023. Cette année-là avait toutefois été catastrophique pour les jeunes pousses de la finance avec une contraction de 73% des montants levés.
L'intelligence artificielle tire les levées de fonds
La seule véritable satisfaction provient en réalité du secteur des logiciels qui comprend notamment les start-up de l’intelligence artificielle. Plus de trois milliards d’euros ont alimenté les jeunes entreprises de ce secteur, soit une augmentation de 46% sur un an. A elles seules, les start-up de l’IA générative Mistral AI et Poolside AI, qui occupent les deux premières places des plus grosses opérations tricolores, ont récolté plus de 900 millions d’euros. La jeune pousse spécialiste de l’intégration de logiciels de gestion des ressources humaines HR Path représente elle la quatrième plus grosse levée de fonds de la French Tech l’an passé.
Selon les données d’EY, la France a quasiment levé autant d’argent que le Royaume-Uni en 2024 pour ses start-up de l’IA générative, autour de 1,6 milliard de dollars. Bien loin devant l’Allemagne et ses 620 millions de dollars collectés dans ce domaine. «Grosso modo, la France lève toujours deux fois moins d’argent que le Royaume-Uni au global, mais nous sommes au même niveau que ce pays sur ce secteur d’avenir de l’IA générative», apprécie Frank Sebag. Ces réussites dans l’IA générative permettent pour le moment à la France de continuer à devancer l’Allemagne, où les levées ont atteint 7,3 milliards d’euros l’année dernière. Mais le voisin d’outre-Rhin bénéficie par ailleurs d’une dynamique beaucoup plus favorable, avec une hausse des montants levés par ses start-up de 11% entre 2023 et 2024.
Le décrochage s'accélère avec les Etats-Unis
La compétition internationale semble surtout de plus en plus déséquilibrée avec les Etats-Unis, où les levées de fonds ont crû de 25% pour atteindre 190 milliards de dollars, selon EY. De quoi mettre un terme dans ce pays au «cycle baissier entamé en 2022» alors que l’Europe «accuse sa troisième année de baisse» avec des levées de fonds s’élevant à 53,3 milliards de dollars.
Franck Sebag s’inquiète ainsi de «signaux faibles d’un décrochage de l’Europe». L’étude de son cabinet montre par exemple que les start-up américaines de l’IA générative ont levé 38 milliards de dollars l’année dernière contre 4 milliards de dollars pour leurs concurrentes européennes. «L’IA générative représente environ 20% des montants levées par les start-up américaines. Si l’Europe était au même niveau, les levées de fonds dans ce domaine y atteindraient plus de 10 milliards d’euros», constate Franck Sebag. Avec l’investiture de Donald Trump comme président des Etats-Unis le 20 janvier, le spécialiste d’EY considère dans l’étude que les jeunes pousses américaines vont bénéficier en 2025 d’un contexte favorable aux innovations de rupture, quand l’Union européenne «a choisi un autre chemin», celui d’«un modèle de croissance fondé sur une législation qui régule l’intelligence artificielle».
Concernant la France, Franck Sebag s’inquiète plus particulièrement du recul général des levées de fonds comprises entre 10 et 100 millions d’euros, en nombre comme en montants levés. Celles de 50 à 100 millions d’euros ont par exemple diminué de 43% en montants entre 2023 et 2024. «Il y a un risque pour le pays de ne pas être capable de faire émerger de futurs leaders», conclut-il.



