Fin janvier 2024, ProLogium a inauguré sa nouvelle usine pilote de production de batteries électriques de voiture à Taoke, dans la région de Taoyuan, à 60 kilomètres de Taipei. Dotée d’une superficie de 58 000 mètres carrés, elle est construite sur trois étages, en raison du manque de foncier disponible sur l’île. Derrière des vitrines, les différents objets pour lesquels ProLogium a produit des batteries, destinées jusqu’alors à l’électronique grand public, s’exposent. Casque de moto «intelligent» pour décrocher son téléphone grâce au seul son de la voix, semelles connectées permettant de collecter des données sur la marche et la course, enceintes pour voiture, ou encore clapet de téléphone faisant office de chargeur. C’est avec ce dernier produit, réalisé pour le fabricant taïwanais de smartphones HTC Corporation, que ProLogium se fait connaître sur le plan national en 2012. En outre, le fabriquant d'électronique taïwanais assure avoir réalisé deux millions de dollars de chiffre d’affaires avec ses seules enceintes connectées.
L’entreprise est cependant loin d’avoir la renommée des géants des semi-conducteurs ou de l’électronique, y compris à Taïwan. Son usine historique - qu'il n'a pas été possible de visiter à l'occasion de l'inauguration de son nouveau siège parce que les équipes étaient mobilisées sur l'inauguration du nouveau siège selon ProLogium - ne compte qu’une ligne de production sur un étage, l’essentiel du bâtiment étant occupé par des bureaux et des laboratoires de R&D selon ProLogium.
Une technologie pas encore éprouvée par un constructeur
L’annonce en juin 2023 du futur investissement de 5,2 milliards d’euros de l’entreprise taïwanaise à Dunkerque, dont un soutien de 1,5 milliard d’euros du gouvernement français, a toutefois mis la start-up taïwanaise sous le feu des projecteurs. L’objectif : installer une usine de production de batteries pour voitures électriques sur le grand port maritime de Dunkerque (Nord) à l’horizon 2026. Reste à trouver l’argent. Et à convaincre des constructeurs dont aucun n’a encore à ce jour roulé avec la technologie ProLogium.
Comme d’autres acteurs – dont l’américain QuantumScape qui a convaincu Volkswagen et Solid Power qui s’est allié à BMW – ProLogium s’est lancé à la fin des années 2010 dans l’aventure de la batterie «solide» pour voitures électriques, en s'alliant avec Mercedes et le constructeur vietnamien Vinfast. Un adjectif qui caractérise l'électrolyte, l'un des éléments de la pile qui laisse passer les électrons entre les deux pôles de la batterie. Jusqu'à présent, cet électrolyte est liquide. L’idée est de le remplacer par un équivalent solide, moins susceptible d’exploser et avec la promesse d’une plus grande rapidité de charge et d'une autonomie théorique de 1000 kilomètres.
De quoi, sur le papier, concurrencer la Chine, qui a pris une grande avance sur les batteries liquides lithium-ion. Reste à savoir quand ces batteries solides verront le jour, les experts évoquant l'horizon 2030, voire 2035. La batterie développée par ProLogium est toutefois considérée comme «hybride» puisqu’elle contient encore 10% de liquide. Elle serait donc plus simple à développer. Au prix, selon le chercheur Jean-Marie Tarascon, d’une moindre performance.
Une première levée de fonds en 2012
C’est en 2007 que commence l’aventure de ProLogium avec, pendant plusieurs années, une petite équipe de moins de 10 personnes. A sa tête, Vincent Yang, ancien chef d’usine pour Foxconn, le plus important fabricant mondial de matériel informatique, qui travaille depuis 1999 dans le secteur de la batterie. Un homme qui croit en son destin et qui n’a pas peur de passer ses soirs et ses week-ends à travailler à sa passion, la R&D. "L'une de mes seules distractions sont les dessins animés, et plus particulièrement Snoopy" déclare celui qui collection quelques figurines du célèbre chien américain sur des étagères dans son bureau.
Pendant plusieurs années, Vincent Yang cherche, accompagné depuis 2010 du spécialiste russe de l'électrolyte Dimitri Belov, qui dirigera le futur centre de R&D de ProLogium à Dunkerque. En 2012, la petite équipe remporte une première victoire. «Nous avons participé à une exposition de batteries au Japon pendant laquelle nous avons fait la démonstration de notre capacité à faire fonctionner, pour la première fois au monde, une batterie à l’état solide à température normale», raconte le PDG fondateur de ProLogium.
Une démonstration qui permet à la start-up de réaliser une première levée de fonds auprès de SoftBank China Venture Capital, véhicule d’investissement en Chine de la société japonaise SoftBank. Et de lancer, en octobre 2013, une production semi-automatisée d’échantillons de coques de téléphones. Elle sera suivie, en 2016, d’une première ligne de production de 0,01 gigawatt (soit environ 250 000 coques de téléphones) pour HTC. Entre 2012 et 2020, la future licorne aurait ainsi levé environ 170 millions de dollars américains, dont plus de la moitié auprès de SoftBank China Venture Capital, le reste venant d’investisseurs individuels taïwanais issus du monde de la tech, et des dirigeants de ProLogium.
Des constructeurs partenaires mais distants
C’est à partir de 2020 que le pionnier de l'électrolyte solide prend de l’ampleur, en réussissant à lever 500 millions supplémentaires. Une somme qui viendrait principalement de son partenaire historique Softbank, le constructeur Mercedes ayant contribué à hauteur de 100 millions. De son côté, Vinfast aurait également investi en vue de développer des véhicules roulant avec des batteries ProLogium pour le marché asiatique. Mais le constructeur vietnamien n’était pas présent à l’inauguration de la nouvelle usine de ProLogium à Taoke, et le représentant de Mercedes s’est rapidement éclipsé, refusant les questions.
Pour autant, Vincent Yang se veut confiant. «Nous estimons que notre chiffre d’affaires sera multiplié par quatre cette année, et pensons pouvoir équiper environ 270 voitures avec nos échantillons», affirme le scientifique, qui multiplie les promesses, dont un «processus d’impression et de séchage de 8 à 10 minutes contre 8 heures pour le processus traditionnel». Du côté de l'écosystème français à Taïwan, on y croit également. Repéré en 2020 par Business France dans le cadre de sa veille technologique, ProLogium est rapidement considérée comme faisant partie des entreprises taïwanaises «à suivre» car travaillant sur les domaines technologiques prioritaires de la France.
Pour autant, choisir la France pour y implanter sa première gigafactory était loin d'être une évidence pour ProLogium, soulignent plusieurs observateurs français à Taïwan. L'Hexagone serait selon eux considéré comme un pays multipliant les contraintes bureaucratiques et les règles, avec une main d'oeuvre «peu qualifiée et disponible», pointent même certains observateurs. Il faut dire qu'à Taïwan, les patrons sont habitués à des employés toujours disponibles, week-ends et soirs compris. Un contraste qui aurait déjà posé des soucis au géant taïwanais des semi-conducteurs TSMC en Arizona.
Ce qui a fini par convaincre ProLogium de s'installer en France? Un soutien financier à la R&D, ce qui n'était pas le cas aux USA, une électricité décarbonée bon marché et la fameuse "vallée de la batterie" dunkerquoise, qui crée un écosystème favorable. Côté français, on espère que cette prise de guerre permettra de faire des émules, à Taïwan et ailleurs. Au prix, pour Emmanuel Macron, d'un véritable pari technologique et industriel.



