L'Usine Nouvelle. - A combien estimez-vous le coût de cette troisième vague de mesures sanitaires pour l’économie française ?
Alexis Garatti. - En janvier, l’activité économique était en deçà de 4 % à son niveau de fin 2019. On devrait se retrouver à - 5,6 % du niveau d’avant-crise à l’issue des quatre semaines de restrictions annoncées dans seize départements. Sur l’année, cela représente un coût cumulé de 0,5 point de PIB de croissance en moins. Pour les finances publiques, le coût des aides aux entreprises devrait passer de 6 milliards d’euros par mois à 7,2 milliards d’euros, avec le renforcement du fonds de solidarité et le chômage partiel. Mais au-delà du coût de ces nouvelles mesures sanitaires, il ne faut pas oublier que le retard pris au niveau de la vaccination se paye au prix fort économiquement.
Comment l’évaluer ?
Nous avons regardé le rythme de vaccination qu’il faudrait atteindre pour tenir les objectifs de protéger toutes les populations fragiles à l’été et 70 % de la population fin 2021. Il y a un mois, la France avait cinq semaines de retard par rapport à une trajectoire optimale de vaccination. Nous en sommes maintenant à sept semaines. Nous avons estimé que ce retard coûterait 123 milliards d’euros sur l'année pour l’UE et 21 milliards d’euros pour la France, s'il n'est pas rattrapé. Chaque semaine de délai représente 3 milliards d'euros de PIB perdu pour la France. Si vous êtes plus lent à vacciner, vous ne pouvez pas déconfiner votre économie et normaliser les conditions d’activité.
Y a-t-il un risque de divergence économique avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, où les campagnes de vaccination sont beaucoup plus avancées ?
Le risque que courent les pays européens est de voir l'efficacité de leur politique de relance se réduire drastiquement, dans un contexte où les dépenses de l’Etat sont très importantes
A court terme, on devrait observer un rebond très fort de l’économie américaine au deuxième trimestre, alors que le rebond européen que l’on prévoyait aussi au deuxième trimestre va se faire attendre plusieurs mois encore. Mais ce retard à l’allumage européen pourrait avoir des effets aussi à plus long terme. Le redémarrage du cycle d’investissement dépend de la confiance. Ce sont les effets multiplicateurs. Le risque que courent les pays européens en ce moment est de voir les effets multiplicateurs de leur politique de relance se réduire drastiquement à cause du manque de visibilité, dans un contexte où les dépenses de l’Etat sont très importantes. L’effet vertueux qui est en train de s’opérer aux Etats-Unis tient à la bonne coordination entre la politique sanitaire et la politique économique. Il va donc vraiment falloir accélérer la vaccination pour qu'un nouveau cycle d'investissement se mette en place en Europe.
La prévision d’une hausse du PIB de 6 % auquel tient toujours le gouvernement est-elle trop optimiste ?
Nous restons assez confiants sur la capacité à rebondir de la zone euro et de la France. Nous tablons sur une croissance de 5,4 % pour 2021 pour la France et 3,6 % en 2022. Si la campagne de vaccination comble son retard, l’effet confiance devrait soutenir la consommation des ménages au second semestre pour atteindre un rebond significatif de 5,7 % sur 2021. Mais l’excès d’épargne des ménages et des entreprises va mettre du temps à se normaliser. Nous estimons que seuls 40 % de cet excès d’épargne devraient être dépensés d’ici fin 2021 en Europe. Tant que ces comportements ne se seront pas normalisés, on ne pourra pas espérer un rebond aussi rapide qu’ailleurs.
Le marché du travail a mieux tenu que prévu, comme le rappelle la Banque de France dans ses dernières prévisions. Est-ce que cela peut jouer en faveur d’une sortie de crise rapide ?
On peut effectivement être impressionné par la résilience de l’emploi. Nous anticipons un taux de chômage de 9,1 % fin 2021 et 9,3 % fin 2022 pour la France, ce qui nous ramènerait à la situation de 2017. Cela tient beaucoup aux dispositifs de chômage partiel et d’aide aux entreprises.
Les Etats-Unis viennent d’adopter un plan de relance massif de 1 900 milliards d’euros. Quel peut être l’effet pour l’Europe ?
Les 1 900 milliards de dollars de stimulus dégagés par l’administration Biden vont générer près de 362 milliards de dollars de demande supplémentaire à l’exportation, selon nos calculs. C’est favorable pour l’Europe. Pour la France, cela pourrait représenter 10 milliards de dollars d’exportations potentielles en plus. L’offre domestique américaine n’est pas prête à absorber ce surplus de demande et il y aura donc un creusement du déficit commercial américain. En revanche, les taux longs américains ont commencé à remonter de façon significative. Or le resserrement des conditions de crédit aux Etats-Unis a un effet aussi sur les conditions de financement des entreprises européennes. Cela risque de créer de la volatilité aussi pour les pays émergents les plus fragiles. Le grand enjeu maintenant est de voir comme le grand programme d’infrastructures sera mis en œuvre.
Le plan de relance américain de 1900 milliards de dolalrs pourrait représenter 10 milliards de dollars d’exportations potentielles en plus
La dette agite beaucoup de débat entre économistes. Pensez-vous qu’il ne faut pas se préoccuper du niveau de dette ?
L’héritage de cette crise du Covid-19 sera ce montant de dette accumulée pour l’avenir. Plus son niveau est important, plus cela pèse sur votre croissance potentielle à plus long terme. C’est pourquoi accélérer la vaccination est important. Même si une part significative de la dette est détenue par la Banque centrale, le risque reste élevé si les politiques monétaires se trouvent contraintes par une remontée de l’inflation. Le risque d’un scénario à la japonaise se pose pour l’Europe.



