Reportage

Le monde en portefeuilles de Ledger

Mêlant software et hardware, les portefeuilles physiques pour actifs numériques de Ledger envahissent le monde grâce à une équipe qui a toujours un coup d’avance.

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Ledger a investi 10 millions d’euros dans son usine de Vierzon pour coller au plus près d’une demande volatile.

C’est une usine qui ne ressemble à aucune autre. Au nord de Vierzon (Cher), dans un écrin de verdure, derrière son bardage de bois blond troué de larges baies vitrées, le site de Ledger accueille les visiteurs par une élégante entrée blanche rehaussée de noir. Celle-ci donne sur un espace lumineux, rempli de canapés design, que les salariés appellent la « rue ». Elle distribue trois ailes, abritant les bureaux, la production et la logistique. À 10 heures du matin, chaque jour, opérateurs en blouse blanche et spécialistes du back-office ou de la logistique se retrouvent autour d’un café et d’une montagne de viennoiseries.

La licorne française des cryptomonnaies et de la blockchain a une jambe posée dans le Cher, où sont assemblés ses Ledger Nano S et Ledger Nano X, qui sont ensuite expédiés vers 140 pays, et une autre à Paris, dans le Sentier. Elle recrute à tour de bras. « Toutes les deux ou trois semaines, j’accueille environ 20 nouveaux collaborateurs pour des formations internes », témoigne Philippe Saada, le directeur du site de Vierzon. Avec les 380 millions de dollars de sa dernière levée de série C en juin 2021, Ledger a les moyens de ses ambitions. La société revendique la sécurisation de 15 % des cryptomonnaies dans le monde grâce à la commercialisation de plus de 4 millions de ses « wallets », qui reposent sur une technologie de carte à puce.

L’intuition gagnante de Ledger par rapport aux autres acteurs de la sécurisation est d’avoir misé dès le départ sur un objet matériel et non sur une application. Le stockage hors ligne des clés évite le piratage d’actifs numériques, qui jouent aux montagnes russes, mais dont la valorisation flambe à l’instar du bitcoin passé de 1 000 à 44 000 dollars entre le début de l’année 2017 et mars 2022. Au fondement de l’entreprise, une association fructueuse. « Ledger, c’est la fusion de trois entités et de quatre fondateurs. Cela n’arrive jamais car, en général, les entrepreneurs veulent changer le monde tout seuls », estime Cyril Bertrand, le directeur du fonds XAnge, premier investisseur de la jeune start-up fin 2014.

Hardware fabriqué en Chine

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Six mois plus tôt, Éric Larchevêque, ex-serial entrepreneur du web, joueur de poker professionnel, patron d’hôtel en Lettonie, issu d’une famille de porcelainiers de Vierzon, avait monté, rue du Caire à Paris, un comptoir pour acheter des cryptomonnaies : La Maison du bitcoin. Celle-ci occupe l’étage, tandis qu’au rez-de-chaussée, c’est l’effervescence. Un lieu où se retrouvent, lors de conférences, hackathons, événements, tous ceux qui s’intéressent à ce qui relève encore du Far West : les cryptomonnaies et la blockchain. Entrepreneurs et marlous débarquent rue du Caire pour discuter, acheter des cryptos, voire les voler, car l’entreprise expérimente même un braquage, heureusement sans gravité. Éric Larchevêque y rencontre Nicolas Bacca, le fondateur de BTChip, qui maîtrisait la technologie de la carte à puce, et Joël Pobeda, le cofondateur de ChronoCoin, habitant de Vierzon, qui commercialisait des bitcoins par courrier. Il les convainc de s’associer et d’embarquer dans l’aventure deux business angels qui joueront un rôle clé, Pascal Gauthier, l’actuel directeur général de Ledger (à l’époque chez Criteo) et Fred Potter, le fondateur de Netatmo.

« En 2015-2016, ça vivotait, témoigne Cyril Bertrand. Tout a explosé en 2017, lorsque le cours du bitcoin a commencé à grimper. » La blockchain attire clients et investisseurs. Cette année-là, on commence à s’arracher les wallets de Ledger. Le petit atelier de Vierzon n’arrive plus à suivre. « Fred Potter a imposé de fabriquer le hardware en Asie. Il a dit à Éric : "Si tu ne peux pas livrer, tu vas disparaître. Tu vas crever pour de mauvaises raisons" », se remémore Cyril Bertrand. Direction Shenzen. « En 2017, nous avons vendu 1 million de Ledger. Délocaliser en Chine était la seule solution », reconnaît Éric Larchevêque. En janvier 2018, nouvelle levée de fonds de 75 millions de dollars menée par Draper Esprit, juste avant un effondrement des cryptomonnaies qui conduit la jeune start-up à affronter sa première crise.

Pascal Gauthier est un manager hors pair

—  Fleur Pellerin

Mais la question de la production se repose à nouveau. Après des études chiffrées pour valider la compétitivité du Cher, la construction de l’usine de Vierzon est lancée pour un montant de 10 millions d’euros. Elle permet de piloter une demande souvent volatile. L’ex-ministre déléguée chargée de l’Économie numérique Fleur Pellerin, dont le fonds Korelya a investi dans Ledger, se souvient que « la décision d’investir à Vierzon était militante au départ, mais qu’un consensus s’est dégagé au sein du board ». Elle souligne surtout les compétences de l’équipe. « Côté technologie, ils sont excellents, et Pascal Gauthier est un manager hors pair. L’une de ses qualités est de s’entourer des meilleurs talents. C’est lui qui a fait venir Ian Rogers, un ancien d’Apple et l’ex-chief digital officer de LVHM, qui a fait passer Ledger dans l’univers du luxe. Avec le développement des NFT et du metaverse, l’entreprise est au cœur d’un mouvement tellurique. » Ce mouvement, c’est celui du web 3.0, qui va redonner à chacun la propriété de ses actifs digitaux, tandis que le web 2.0 l’en a dépossédé. Pascal Gauthier rêve de faire de Ledger la plateforme sécurisée de référence de ce nouveau monde.

De sources concordantes, l’entreprise s’apprête à lancer en fin d’année un terminal sécurisé très innovant, de la taille d’un téléphone, pour s’imposer sur ce marché. Mais pour la fabrication de ce produit, compte tenu des délais et de la complexité logistique, c’est vers Foxconn et l’Asie que l’entreprise s’est tournée. Vierzon reviendra peut-être dans la course… plus tard. 

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