En une semaine, l’application Teams de Microsoft est passée de 32 à 44 millions d’utilisateurs actifs quotidiens dans le monde. Une explosion due au recours massif des entreprises européennes au télétravail face à l’épidémie de Covid-19. Les outils collaboratifs du géant américain, de son concurrent Google, leurs clouds et celui d’Amazon web services (AWS), qui détient 33 % des parts du marché mondial, assurent la continuité de nos économies en ces temps de crise majeure. "Aujourd’hui, l’illustration de notre dépendance aux technologiques des Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, ndlr], c’est la crise du Covid-19", affirme Godefroy de Bentzmann, le président du Syntec Numérique.
Cette dépendance n’est pas nouvelle. La position d’IBM dans les ordinateurs, de Microsoft dans la bureautique et d’Oracle dans l’hébergement en propre de données d’entreprises rappelle que le monde des technologies de l’information est depuis longtemps dominé par les américains. Mais l’avènement du cloud et la prise de conscience de la valeur des données questionnent le paradigme. En nous appuyant massivement sur des technologies non européennes, perdons-nous notre souveraineté technologique et mettons-nous en danger la survie de notre industrie ?
En 2018, toutefois, le gouvernement américain a révélé une faille après avoir fait adopter le Cloud act, une loi fédérale autorisant les forces de l’ordre et les agences de renseignement à récupérer auprès des opérateurs télécoms et fournisseurs de services cloud des informations stockées sur leurs serveurs, qu’ils soient situés aux États-Unis ou à l’étranger.
L’appel au cloud de confiance
"Si vous logez vos data sur le cloud de l’un des grands hébergeurs américains, leur traitement, leur confidentialité et même leur accès ne vous seront jamais complètement garantis, alerte Stéphane Volant, le président du Club des directeurs de sécurité des entreprises. Seule une solution souveraine peut vous garantir d’être protégé par les lois de la République, et d’échapper à toute réglementation extraterritoriale." Face à la crainte du détournement du Cloud act à des fins d’espionnage industriel, des acteurs appellent à la construction d’un cloud de confiance [lire l'article dans notre dossier].
Mais une telle offre ne pourra absorber les besoins de toute l’industrie. "Il est illusoire de penser que nous pourrions nous passer des Gafam, estime Habib Guergachi, le vice-président technologies du cabinet de conseil Fabernovel. Les entreprises peuvent y recourir tout en gardant une souveraineté et une maîtrise de leur destin si elles les utilisent comme de simples utilitaires." Autrement dit : garder la maîtrise des technologies, faire jouer la concurrence et ne pas rendre ses innovations dépendantes d’un seul acteur. "Des garde-fous sont à mettre en place, comme le chiffrement des données critiques, l’usage de cloud hybrides [public et privé] et l’assurance de pouvoir changer de fournisseurs quand on le souhaite, ce qui demande de veiller à la portabilité des données et des applications qu’on crée, pointe Habib Guergachi. L’entreprise doit comprendre ce qu’elle achète et comment elle l’utilise. Les talents internes sont essentiels : il faut des collaborateurs qui maîtrisent le cloud et qui ont vécu la succession des décisions techniques."
Des modèles à réinventer
Veiller à ce que le prix de sortie de son cloud reste abordable est essentiel, pour faire jouer la concurrence. D’autant qu’elle est féroce. Ce n’est pas pour rien que Google a passé en open source son outil de plate-forme cloud Kubernetes... Un moyen pour lui de ralentir l’avancée d’Amazon dans le domaine ! Prendre des précautions, mais ne surtout pas se priver des Gafam. "Aujourd’hui, notre industrie ne peut pas être compétitive sans utiliser les solutions des Gafam, alerte Habib Guergachi. Ce serait une erreur que de chercher à “bulliser” les Gafam." Une référence à la société d’informatique Bull, fondée en 1930 [rachetée par Atos et qui est aujourd’hui l’un des rares fabricants au monde de supercalculateurs]. "Ce projet de fabriquer des ordinateurs et systèmes d’exploitation pour garantir à la France une souveraineté par rapport à IBM a été un échec. Par l’absence d’un marché mondial, ceux qui utilisaient ses machines se sont retrouvés ostraciser."
Un point de vue partagé par Godefroy de Bentzmann : "Beaucoup de nos industries doivent réinventer leurs modèles d’affaires en développant des services connectés. Il faut être cohérent et réaliste. Choisissons nos batailles, comme celles des données industrielles et de la santé connectée, promouvons nos licornes et aidons nos vieilles industries à évoluer et se moderniser. S’appuyer pour cela sur du sous-jacent américain n’est pas grave. Il faut bâtir des services et créer peu à peu les acteurs qui nous manquent."
Les velléités des Gafam dans l’industrie sont croissantes. On le voit dans le véhicule connecté, la voiture autonome et l’agriculture de précision. D’où une certaine crispation : nous avons besoin des Gafam pour innover, mais ne risquent-ils pas de nous ubériser ? "C’est un risque, répond Caroline Mini, de la Fabrique de l’industrie. On le voit dans les secteurs où l’industrie fabrique des objets sur lesquels les Gafam mettent leurs couches logicielles et numériques, captant ainsi une plus grande partie de la valeur des objets manufacturiers de demain. La même question se pose sur l’e-commerce : vendre sur Amazon crée une perte de connaissance des besoins des clients finaux, car la plate-forme capte une partie des données."
D’où un impératif : asseoir nos atouts pour se positionner comme des partenaires forts. "Nous ne devons pas chercher à copier les Gafam, plaide Gilles Babinet, conseiller spécial de l’Institut Montaigne sur les enjeux numériques. Nous devons aller sur d’autres terrains où ils ne sont pas comme ceux industriels et la sustainability", soit la création de modèles économiques durables socialement et écologiquement. "Nous devons investir massivement dans l’IA, où il n’existe pas encore d’acteurs majeurs, plaide le coprésident du groupe Open et ancien vice-président du Conseil national du numérique, Guy Mamou-Mani. En cybersécurité également, la France dispose de beaucoup de savoir-faire."
L’Europe dans la bataille
C’est tout l’enjeu de la stratégie sur les données industrielles, présentée par Bruxelles afin de soutenir l’émergence de plates-formes dédiées à l’industrie [lire l’entretien avec le commissaire européen Thierry Breton, à retrouver dans ce dossier]. Après avoir perdu la bataille des données personnelles, l’Europe pourrait gagner celle des données industrielles. À condition de s’y lancer vite. Car les Gafam s’y engouffrent. Google vient de présenter une solution d’extraction des données industrielles tandis que Volkswagen a choisi AWS pour collecter en temps réel les données de ses 122 usines. Les acteurs de l’industrie 4.0, tels Siemens avec sa plate-forme Mindsphere et Schneider Electric avec Ecostruxure, restent persuader que leurs connaissances des métiers et des machines leur offrent une avance pour développer les meilleures applications. Mais pour être conservée, toute avance doit être cultivée.
ENERGIE
EDF et Total prennent un peu de distance, Engie moins
Février 2020. EDF et Total annoncent la création, avec Thales, d’un laboratoire commun en intelligence artificielle. L’initiative a été prise dans la continuité de la signature, le 3 juillet 2019, par quatorze industriels du manifeste pour une intelligence artificielle au service de l’industrie. Installé dans les locaux d’EDF Lab Paris-Saclay à Palaiseau (Essonne), ce laboratoire visera à développer une IA de confiance au service des systèmes critiques. Une inflexion dans la politique de Total, qui jusque-là dansait plutôt avec Google. En avril 2018, la major avait signé avec Google cloud pour développer des solutions d’IA appliquées à l’analyse des données du sous-sol pour l’exploration et la production d’hydrocarbures. "C’était un pari gonflé, mais qui se révèle gagnant", reconnaissait Marie-Noëlle Semeria, la directrice R & D de Total, en juin 2019. Total est en effet plutôt adepte du développement en interne de ses outils logiciels même si, en 2017, le groupe a choisi de déployer la suite Office 365 de Microsoft.
EDF aussi prend ses distances. Si le groupe utilise une messagerie Microsoft et si son service commercial propose l’IA Alexa d’Amazon à ses clients, pour les data, l’électricien compte sur son cloud privé. Mais comme il est un peu surdimensionné, EDF a annoncé début février qu’il allait revendre de la puissance de calcul et du stockage souverain, via sa filiale Exaion. Engie, en revanche, est lié à Microsoft. D’une part comme plate-forme de développement de l’outil Darwin qui permet d’assurer à distance le pilotage et la maintenance de toute la capacité de production d‘énergies renouvelables du groupe, soit 15 GW. D’autre part comme client. Engie a signé avec Microsoft un contrat qui prévoit la fourniture de 230 MW d’électricité verte produite par Engie dans deux parcs éoliens au Texas. Aurélie Barbaux
DEFENSE

Arme numérique à double tranchant
L’intelligence artificielle pour repérer automatiquement des cibles dans des millions d’images satellites, le cloud pour permettre à l’avion de combat du futur d’échanger des données avec les drones et les soldats sur le terrain... Les militaires comptent sur l’arme numérique pour asseoir leur supériorité opérationnelle sur l’ennemi. Cet avantage passe par les technologies et les services des Gafam. Le Pentagone ne dira pas le contraire : l’an passé, il a signé un contrat de plusieurs milliards de dollars pour un cloud de défense auprès de Microsoft (contesté par Amazon).
Pour la France et l’Europe, le recours à de tels acteurs soumis au Cloud act se heurte toutefois à l’impératif de souveraineté. "L’Europe et la France ne disposent pas de ces technologies à ce niveau de prix, à cette échelle, à ce niveau d’innovation. Nous devons donc évaluer les bénéfices à tirer de leur usage et sur quel périmètre les déployer pour ne pas mettre en danger notre autonomie opérationnelle et stratégique", recommande Loïc Mesnage, directeur associé du BCG. D’où la grande prudence des armées à l’égard du cloud et de la digitalisation.
Les fournisseurs traditionnels des armées françaises pensent avoir la solution comme Thales qui a codéveloppé une offre avec Microsoft. "Les armées ont besoin des technologies numériques des Gafam, mais adaptées aux particularités de la défense. Thales apporte ce lien de confiance entre les deux besoins en garantissant la souveraineté et la confidentialité des armées", assure Marc Darmon, le directeur général adjoint de Thales. Hassan Meddah
PHARMACIE

Sanofi sans religion
Traitement des données cliniques et commerciales pour optimiser la R & D, dopage des modélisations prédictives d’interaction entre molécules avec de l’IA, la big pharma recourt de plus en plus aux technologies digitales pour innover. Et rompue à la dimension partenariale pour se développer, elle n’hésite pas à se rapprocher des leaders du secteur. Sans religion en matière de nationalité. Ces dernières années, le groupe a entamé "différents partenariats avec des acteurs du digital, y compris certains Gafam", mais également avec des acteurs français comme "Quinten dans l’utilisation des données de santé en vie réelle (RWE) et Biocorp pour des stylos injecteurs d’insuline auxquels sera ajouté un dispositif connecté pour les patients", relève un porte-parole.
Ce dernier réfute toutefois l’idée "de dépendance vis-à-vis de ces acteurs en particulier. La décision de conclure un partenariat repose sur la capacité à faire avancer la transformation numérique du groupe et les objectifs de l’entreprise". Son annonce fin 2019 d’un retrait partiel de son implication dans Onduo, sa coentreprise avec Verily (branche santé de Google) dans le domaine du diabète, n’était qu’une question de stratégie. Celle du laboratoire français de concentrer ses forces dans les aires thérapeutiques les plus innovantes. À l’avenir, Sanofi va accélérer dans le domaine du digital. Le groupe prévoit dès cette année d’affiner sa feuille de route en la matière et de nommer un chief digital officer qui siégera au comité exécutif. Reste à voir comment lui abordera le sujet. J. C.
AUTOMOBILE

Entre partenariat et fait maison
Une nouvelle ère pourrait s’ouvrir dans l’automobile. Le passage au véhicule électrique, autonome et connecté devrait déplacer le cœur de la valeur du système de propulsion au « cerveau » de la voiture. Moins sensibles aux performances des moteurs (électriques), les clients risquent demain de s’attacher davantage aux outils disponibles pour optimiser leur trajet et améliorer leur confort à bord. Message bien reçu par les géants du numérique. À commencer par Google qui, en 2018, a signé un accord technologique avec l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. Les véhicules pourront proposer la plate-forme Android, qui permettra aux conducteurs d’accéder à la cartographie, l’assistant vocal et les applications automobiles du Google playstore. Une entrée via les systèmes de bord des voitures pour Google, qui pourrait se faire une place à terme en proposant un écosystème complet allant de la fourniture de services pour la mobilité et le divertissement à bord, au cerveau du véhicule autonome, grâce au travail additionnel de Waymo.
En face, les constructeurs poursuivent le développement de systèmes d’info-divertissement maison, comme Mercedes et MBUX. L’interface dispose d’un assistant vocal spécifique et utilise la cartographie Here, rachetée en 2015 par Daimler, maison mère de Mercedes, BMW et Audi. De leur côté, Volkswagen et Ford mutualisent leurs efforts autour de la conduite autonome au sein de la start-up Argo AI... fondée par des anciens de Google et Uber. Julie Thoin-Bousquié
AGROALIMENTAIRE

Microsoft s’impose dans les champs
Quel est le rapport entre un pot de yaourt, un champ et Microsoft ? A priori, pas grand-chose. Pourtant, avec l’entrée des GPS, capteurs et autres outils de mesure dans les champs et les usines, Microsoft s’est imposé comme un partenaire de choix dans l’industrie agroalimentaire. InVivo, la plus grande coopérative agricole française, a opté pour son cloud Azure pour lancer sa place de marché Aladin.farm. Parmi les éléments qui l’ont décidée, "la garantie que les données de nos adhérents sont hébergées dans les datacenters européens", explique Antoine Poupart, le directeur marketing stratégique de Bioline, l’une des filiales d’InVivo. Autre élément décisif : le choix d’un acteur spécialisé dans le B to B. "Ce partenaire ne va pas demain se positionner comme un concurrent." Dans son viseur : Amazon qui réfléchirait à lancer une plate-forme dédiée aux productions agricoles.
Pour se préparer à cette arrivée, Microsoft travaille à étendre son offre auprès des géants de l’agroalimentaire. "La filière est intéressante parce qu’en plus de la pression des consommateurs, elle est soumise à une réglementation très forte et à de nouveaux entrants qui forcent les industriels à s’adapter ", confirme Stéphanie Achard, la directrice achats de Microsoft. À ce titre, l’entreprise a, en partenariat avec Danone, dédié son édition 2020 de l’AI Factory au secteur agroalimentaire. Le but ? Identifier des initiatives qui participent à la révolution agricole et agroalimentaire. En échange de la mise à disposition de ressources, les données des jeunes pousses sont hébergées sur le cloud du géant américain. Une manière pour lui d’accroître sa présence dans le secteur. Reste que cette stratégie demande un accès internet performant sur le territoire. Ce qui est loin d’être le cas en France. Adeline Haverland
COSMETIQUE

L’Oréal surfe sur la Beautytech
Dans le domaine des cosmétiques, le géant français L’Oréal est un champion des partenariats avec les acteurs des nouvelles technologies. Ces dernières années, il a noué des liens avec Amazon et Google pour doper ses ventes en ligne, avec Facebook pour des plates-formes d’essai de maquillage virtuel, et même avec les géants chinois Alibaba et Tencent. L’Oréal se félicite d’un monde « sans limites » pour la beauté grâce aux plates-formes digitales, misant aussi bien sur le big data que l’IA, avec comme axes prioritaires la personnalisation et le sur-mesure.
Le groupe investit aussi en direct, à l’image de ses engagements dans les accélérateurs de start-up Founders Factory (Londres) et Station F (Paris). Parfois il n’hésite pas à prendre le contrôle de ses partenaires, en témoigne le rachat du canadien Modiface, spécialiste de l’IA et de la réalité augmentée dans la beauté. Et ça paie. En 2019, ses bons résultats ont particulièrement été portés par le digital et l’e-commerce. Les ventes de ce canal ont bondi de 52 % en un an, pesant pour 16 % des 29,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires du groupe, avec des croissances à deux chiffres pour toutes les divisions et catégories de produits. Julien Cottineau



