Janvier 2020. Le SARS-CoV-2 ne fait pas encore les gros titres, mais déjà, l’allemand BioNTech et l’américain Moderna mettent au point leurs vaccins en quelques jours, lançant les essais cliniques avant même que l’épidémie n’atteigne l’Occident. Une réactivité record… fondée sur plus de soixante ans de recherche scientifique dans le monde, de la découverte en 1961 de l’ARN messager par l’institut Pasteur, à sa synthèse puis son injection sans risque. Si besoin était, la crise du Covid-19 a rappelé la place centrale de la recherche dans l’innovation de rupture. Et mis au grand jour une autre réalité, le manque de moyens de la recherche française, à travers l’exemple des cryo-microscopes électroniques, qui se sont révélés cruciaux pour étudier la pénétration des cellules humaines par le SARS-CoV-2. « Le décrochage, nous le vivons dans notre chair, témoigne le virologue à l’université d’Aix-Marseille Bruno Canard. Nous demandons ces nouveaux microscopes depuis des années, mais la France n’en dispose toujours que de trois… contre plus de vingt en Allemagne et en Angleterre ! »
Si l’excellence de sa recherche est encore saluée, la France est hantée par le spectre du déclassement.
En cause notamment : un financement public en deçà des objectifs européens, qui stagne depuis une décennie, passant de 0,86 % du PIB en 2009 à 0,71 % en 2019. Or Outre-Rhin, où le PIB a augmenté plus qu’en France, l’investissement est passé de 0,82 à 0,89 %. « Il y a un risque de sous-investissement chronique dans les universités et la recherche française, les postes sont peu attractifs et les meilleurs partent aux États-Unis ou en Angleterre », alerte un responsable européen de la recherche. Rappelant les mots d’Emmanuelle Charpentier, prix Nobel de chimie, pour qui « la France aurait du mal à [lui] donner les [mêmes] moyens [que] l’Allemagne», où elle s’est expatriée. Si l’excellence de sa recherche est encore saluée, la France est hantée par le spectre du déclassement. Entre 2005 et 2016, elle est passée de la cinquième à la huitième place des pays dont les publications scientifiques sont les plus citées.
Parcours du combattant
« Obtenir des fonds requiert un travail administratif de montage et suivi de projet en partenariat très lourd : un projet européen, c’est plusieurs centaines de pages, avec un faible taux de réussite », abonde Philippe Souères, le responsable de la robotique au Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (Laas) à Toulouse. S’il reconnaît «ne pas être limité scientifiquement par le manque de moyens financiers » (même s’il reste « loin des budgets du roboticien américain Boston Dynamics »), car travaillant dans un laboratoire prestigieux et un domaine à la mode, il déplore la part croissante du financement par projet, auprès d’organismes publics ou via des partenariats avec l’industrie, au détriment des crédits récurrents… qui permettent de financer des postes de chercheurs et d’ingénieurs à durée indéterminée.
Nous sommes passés de la recherche à la recherche de financement, et c’est encore plus dur pour un jeune qui démarre.
— Patrice Simon, professeur de chimie des matériaux
Un déficit qui s’étend à toute la vie des laboratoires. « Il y a de moins en moins de postes de techniciens ou d’ingénieurs, pourtant indispensables, dénonce le virologue Bruno Canard. Vous n’attirerez personne dans un système délabré. » Le parcours du combattant démarre dès le doctorat et la vie des jeunes chercheurs, au risque de ternir l’attractivité du métier. « Après avoir eu sa thèse, couru après les bourses et les post-doctorats, il faut encore trouver un poste, puis postuler à des appels d’offres », déplore Bernadette Bensaude-Vincent, historienne des sciences et membre de l’Académie des technologies. Un processus hypersélectif et chronophage, d’autant que le nombre de postes stables diminue. « Nous sommes passés de la recherche à la recherche de financement, et c’est encore plus dur pour un jeune qui démarre, qui doit faire dix propositions pour qu’une seule soit, peut-être, financée », témoigne Patrice Simon, professeur de chimie des matériaux, spécialisé dans les batteries. Entre 2013 et 2019, la France a perdu 8 % de ses doctorants (6 % dans les sciences exactes), pour en compter 70 400.
Priorité aux projets « utiles »
Difficulté supplémentaire, « le financement par projet rend la recherche dépendante de choix sociétaux et politiques », explique Bernadette Bensaude-Vincent, citant l’intelligence artificielle ou la cybersécurité. La tendance permet d’orienter les travaux scientifiques selon leur utilité, reconnaît la communauté scientifique. Mais elle peut devenir néfaste si elle supplante la recherche « de curiosité », sans application directe a priori mais dont les retombées imprévues sont parfois cruciales. En témoignent la start-up Pasqal, dont l’ordinateur quantique se fonde sur les travaux fondamentaux du physicien Alain Aspect, et l’ETI iséroise Soitec, dont la technologie de puces équipe tous les smartphones du monde. Aujourd’hui au cœur des préoccupations politiques, elle a été créée par le CEA-Leti après vingt ans de recherche sans débouchés économiques évidents. « Il faut parfois être patient », philosophe Stéphane Siebert, directeur de la recherche technologique de l’institut, qui se félicite de « ne pas avoir arrêté ces travaux plus tôt ».
Même dans les domaines en vogue, comme l’intelligence artificielle (IA) où la France conserve une bonne réputation, « l’attractivité des postes pèche par rapport à l’étranger, notamment côté salaire », note Isabelle Ryl, la directrice de l’Institut de recherche en IA de Paris (Prairie), créé en 2019 sur un modèle de mécénat par les industriels. Un chargé de recherche ou un maître de conférences touche entre 2 100 et 3 800 euros en France, contre 3 900 à 4 800 euros bruts Outre-Rhin pour un poste équivalent. Face à ces critiques, le gouvernement a dégainé une loi de programmation, puis le plan France Relance pour réarmer la recherche française. Sans convaincre : alors que l’écosystème mondial de la recherche se renforce, les moyens engagés en France restent insuffisants pour atteindre l’objectif européen de 1 % du PIB consacré à la recherche publique.
Une relance insuffisante
Comment redonner du souffle à la recherche ? Une loi votée fin 2020, dite de programmation de la recherche (LPR), ainsi que plusieurs instruments financiers doivent permettre d’y parvenir, avec l’espoir côté gouvernement de restaurer l’attractivité de la recherche publique. La LPR prévoit notamment d’augmenter le budget de la recherche (près de 15 milliards d’euros) de 5,8 milliards d’euros d’ici à 2030, par paliers progressifs. En 2022, l’augmentation sera de 472 millions d’euros. À cela s’ajoutent les crédits débloqués dans le cadre du plan France Relance, qui consacre 7,8 milliards d’euros à l’enseignement supérieur et à la recherche (dont 5,5 à travers le PIA 4) et doit financer 23 programmes jugés prioritaires, du quantique au recyclage, en passant par la prévention des zoonoses. La LPR pose aussi une légère revalorisation des salaires des enseignants-chercheurs et la création de « chaires de professeurs juniors » qui doivent permettre d’attirer les jeunes étoiles montantes. Renforcée financièrement, l’Agence nationale de la recherche (ANR) passe d’un budget de 746 millions en 2020 à 1,19 milliard d’euros en 2021, et vante l’accroissement du taux de succès de ses appels à projets, de 11,5 % en 2015 à 23 % en 2021... Des mesures saluées, mais jugées globalement insuffisantes par la communauté scientifique tricolore, inquiète de la mise en concurrence accrue du secteur et de l’ampleur du retard à rattraper.



