L'Usine Nouvelle. - Votre chaire a été créée il y a un an. Est-ce le signe d’une nouvelle imbrication du politique et des technologies ?
Alice Pannier. - Ce lien n’est pas nouveau. La guerre froide, par exemple, a structuré la course technologique. Dans le spatial, l’armement, le nucléaire… Ce qui change aujourd’hui, c’est que les technologies concernées, celles du numérique, se retrouvent dans le quotidien de chacun et de tout acteur économique et politique. Depuis 2020, la pandémie de Covid-19 a accéléré des tendances préexistantes. La concurrence sino-américaine s’est intensifiée dès 2015, avec les grands plans chinois pour gagner en autonomie technologique. Ensuite, l’administration Trump a fait de la concurrence avec la Chine l’élément structurant de la politique étrangère américaine, avec des sanctions et un sentiment d’urgence à innover.
Les tensions se sont aussi intensifiées en Europe. Pourquoi ?
Le Covid-19 a remis en cause la mondialisation, y compris dans les technologies numériques. La volonté est de sortir de la dépendance vis-à-vis de la Chine, avec la nécessité de ramener des emplois qualifiés et des usines. Les valeurs véhiculées par les technologies sont l’autre enjeu. Sont-elles utilisées à des fins de contrôle social et de surveillance ? Les espaces numériques sont-ils ouverts ou fermés ? La technologie se politise, avec des nominations de conseiller à la technologie à la Maison Blanche ou au Royaume-Uni au niveau du Premier ministre.
L’Innovation and competition act, que vient de voter le Sénat américain, prévoit 250 milliards de dollars de dépenses. À côté, l’Europe fait pâle figure.
Comment cela se traduit-il dans les politiques industrielles ?
La Commission européenne mène des initiatives pour doper la R & D. Parmi elles, le Fonds européen de la défense, qui montre un nouvel intérêt pour les technologies militaires, les financements de recherche pour les technologies émergentes, et plus récemment le Conseil européen de l’innovation. Au niveau national, l’effort est démultiplié, avec pléthore de plans d’investissement dans les deeptechs. Mais à des niveaux inférieurs à ceux des États-Unis. L’Innovation and competition act, que vient de voter le Sénat américain, prévoit 250 milliards de dollars de dépenses. À côté, l’Europe fait pâle figure. Dans le quantique, la France, avec son plan à 1,8 milliard d’euros, est, comme l’Allemagne, juste derrière la Chine et les États-Unis. Même s’il y a un certain saupoudrage, ces plans peuvent faire la différence, avec des bascules rapides autour de technologies disruptives qui changent la structure du marché. Pour exemple, la compagnie californienne Nvidia a démarré en 1997 avec des cartes graphiques pour les jeux vidéo avant de devenir un mastodonte, porté par l’essor de l’intelligence artificielle.
Malgré son effort financier bien moindre, l’Europe peut-elle gagner la bataille ?
Tout dépend de l’ambition. Aujourd’hui, elle est moins d’être le numéro un mondial dans tel secteur que d’assurer son autonomie stratégique. On vise donc des secteurs critiques, sans lesquels nous avons du mal à fonctionner : la cybersécurité, l’approvisionnement en composants de base de l’industrie… C’est l’objectif de l’European chips act, que vient d’évoquer la Commission pour répondre à la pénurie de semi-conducteurs. Ensuite, il y a ce qui est critique au sens de disruptif : les secteurs qui vont avoir un impact majeur, y compris économique. À l’image du quantique, suffisamment émergent et disruptif pour que l’Europe puisse avoir ses champions. Elle est aussi déjà bien placée sur certaines niches : le plus grand fabricant de machines de lithographie avancée, énormément demandées par la Chine pour graver des puces, est le néerlandais ASML.
Que dire des stratégies de la Chine et des États-Unis ?
Les deux économies sont en ordre de bataille car la course technologique vient structurer leur avenir. Avec une première différence, les États-Unis cherchent à conserver leur avance, alors que la Chine est plutôt un challenger. La seconde différence, c’est que l’économie chinoise est dirigée par un État autoritaire qui peut orienter les investissements de manière assez directe. Un État libéral, lui, est limité dans ses attentes envers le privé. En raison d’un conflit interne, Google est par exemple sorti du projet Maven du département de la Défense, portant sur un drone piloté par l’intelligence artificielle.
La stratégie très segmentée, par technologie, de l’Europe est-elle la bonne ?
Elle découle de sa constitution, entre entités bruxelloises d’un côté, et États membres de l’autre, qui n’ont pas tous le même point de vue. Aux États-Unis, dès qu’une technologie émerge, l’État regarde son implication stratégique et mobilise tout le monde autour. En Europe, la tendance est plutôt de minimiser a priori cet aspect. La France, qui a un historique de réflexion sur les technologies à maîtriser pour la dissuasion nucléaire, est une exception. Certains pays européens se demandent même si développer nos propres technologies ne risque pas d’affaiblir notre partenariat avec les États-Unis ! Donc l’Europe subventionne la recherche, organise des plans d’investissement, mais de manière moins structurante que la Chine ou les États-Unis avec la Darpa [l’agence de recherche de l’armée américaine, ndlr].



