L'Usine Nouvelle - Comment définissez-vous le métavers ?
Primavera De Filippi - Pour moi, le métavers est une sous-catégorie d’internet, qui se distingue d’abord par une notion de spatialité. Le service de téléconférence Zoom est un écran plat avec plein de têtes. Il n’y a pas de localisation à la différence des lieux de socialisation comme Gather Town, où tu te déplaces, tu peux t’installer à une table... Dès lors qu’il y a mouvement, déplacement, localisation, que ce soit en 3D ou en 2D, on peut parler de métavers... De nombreux jeux en ligne en sont déjà. Il faut de la persistance aussi. Si je quitte un espace et que tout a disparu quand je me reconnecte, ce n’est pas du métavers. En fait, le métavers c’est la convergence de la spatialité, avec la possibilité d’avoir un avatar qui se déplace, la réalité partagée, la persistance, l’interactivité et l’inter-connectivité.
Comment expliquer l’emballement des acteurs de la tech autour du métavers ?
Un nouveau domaine s’est ouvert. C’est comme dans les années 2000, quand internet a commencé. On ne savait pas forcément ce qu’on y faisait mais tout le monde voulait son site web. L'engouement actuel relève de l’exploration. Y être pour comprendre et, pour le moment, où ça va vraiment éclore. Avec déjà de nouvelles occasions qui se présentent, en termes de réalité virtuelle (VR) et de réalité augmentée (AR).
Qu’est-ce que le métavers pourrait le plus révolutionner, l’e-commerce, les jeux, la formation… ?
La révolution se situe surtout à l’intersection entre la blockchain et le métavers. Le web 1 permettait de recevoir des informations de façon relativement passive, le web 2 encourage les participations et les interactions, le web 3 permet non seulement de recevoir et de partager des informations mais aussi, avec la blockchain, de posséder les ressources numériques avec lesquelles on interagit.
La blockchain et les NFT, ces titres de propriétés numériques associés, changent en effet le rapport à la propriété sur internet. Mais comment le métavers vient-il jouer un rôle là-dedans ?
Aujourd’hui, beaucoup de NFT s’échangent simplement sur internet, comme une image. La spatialisation mélangée à la personnification d’un avatar fait qu’on peut acheter autre chose que des images : des habits, des sacs, un terrain et qu’on est prêt à le payer bien plus cher. Le métavers tout seul c’est sympa, idem pour le web 3, mais quand tu les mélanges, c’est là qu’il y a vraiment un cocktail intéressant.
Vous parliez d’inter-connectivité aussi. Qu’entendez-vous par là ?
Le métavers, tel qu’on le conceptualise, est un espace interconnecté. Mais aujourd’hui, chaque métavers est fermé. Je ne peux pas parler à quelqu’un qui est connecté dans un autre monde virtuel et il n’y a pas non plus d’interopérabilité au niveau des ressources. Je détiens ma robe ou mon sac dans un monde virtuel mais je ne peux pas le transférer dans un autre monde. Cela veut dire que le jour où je ne suis plus dans ce monde-là j’ai perdu toutes mes affaires.
Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné ces mondes pourraient se concentrer ? Faut-il qu’un acteur prenne le leadership ?
Les métavers ne vont pas devenir interopérables parce qu’un acteur le décrète. Mais par le simple fait qu’ils commencent à vendre et accepter des NFT. En adopter, c’est créer de l’interconnectivité, indépendamment de la volonté des plateformes. Car si, quand j’ai acheté un sac sur le jeu A, le jeu B décide de reconnaître le même NFT, mon sac existe aussi sur ce jeu. Et personne ne peut l’empêcher car ce n’est pas un transfert. Ce sac existe de fait dans l’autre monde. Le monde des NFT pousse à la décentralisation et l’interopérabilité, au niveau des ressources en tout cas.
Dahmane pour l'Usine Nouvelle S’oriente-t-on vers la fin de l’hégémonie des Gafam ?
Les grandes plateformes perdent un certain degré de pouvoir. Mais cela ne veut pas dire qu’une plateforme ne peut pas rester dominante. Peut-être que le métavers de Facebook sera le réseau social dominant. Seulement il n’aura pas le contrôle absolu sur les ressources numériques que je vais acquérir et échanger au sein de cette plateforme. Un vrai droit de propriété se crée. Si j’ai acheté un sac sur Roblox et que Facebook décide de ne pas reconnaître les biens achetés sur cette plateforme, il ne va plus visualiser mon bien. Mais je garde mon NFT et il peut être reconnu sur plein d’autres plateformes.
À vous entendre, on se dit qu’il y a un risque énorme à acquérir des propriétés sur le métavers car, du jour au lendemain, un acteur peut décider de tout bloquer et le NFT peut ne plus rien valoir ?
Un NFT existe en dehors de la plateforme où je l’ai acheté. C’est immuable. Si, tout à coup, une plateforme arrête de reconnaître mes terrains, si on est des centaines à avoir dépensé des millions de dollars pour acquérir ces terrains, tu peux être sûr qu’on ne va plus utiliser cette plateforme. Aucune n’a donc grand intérêt à le faire. C’est ça la force très puissante de l’interopérabilité. Si une plateforme devient un système fermé, c’est elle qui va perdre de sa valeur. Celui qui a des ressources va aller là où elles sont reconnues.
On voit bien que le métavers peut devenir un nouvel espace de sociabilité plus immersif et, surtout, de consommation. Mais quels sont les autres cas d’usage imaginables à cinq ou dix ans ?
C’est difficile de répondre. C’est comme si on se demandait à quoi sert internet. Ça sert à tout et à rien en même temps. Il y a tellement de façons d’utiliser internet et il y en a tout autant du métavers. La réalité virtuelle (VR) porte beaucoup de promesses pour l’éducation, la formation aux métiers, la médecine.
Le métavers sera-t-il investi pour tous, quel que soit le secteur ? Demain, un industriel aura-t-il besoin d’être un acteur du métavers ?
Personne n’a besoin d’être dans le métavers. Les librairies n’avaient pas besoin d’être sur internet. Sauf qu’Amazon est arrivé et a tout chamboulé. Il n’y a pas de besoin mais des occasions. Qui va les explorer ? Pour l’industrie, la réalité virtuelle est super intéressante, même si toutes les applications industrielles de VR comme la construction d’un prototype n’ont pas besoin d’un espace public et interconnecté. La vente va changer. Aujourd’hui, on a des sites d’e-commerce. Demain, on pourra avoir des choses plus personnalisées, un espace plus proche de la réalité. Tout l’aspect socialisation et de partage va aussi être touché. Tu peux aller au cinéma à plusieurs en VR. Comme sur internet, la consommation est clé car c’est là où il y a du profit à se faire. Mais dire qu’internet se résume à la consommation et à l’e-commerce serait réducteur.
Pensez-vous que ce web3 et la possibilité de posséder ses actifs numériques redonnent le pouvoir aux citoyens ?
Redonner le pouvoir n’est pas la bonne terminologie. Il ne s’agit pas de pouvoir. Mais cela garantit des choses qui ne le sont pas aujourd’hui sur internet. Actuellement, on ne va plus acheter sa musique. Le jour où Spotify retire une musique, on ne l’a plus. Idem pour son livre sur Kindle. C’est ridicule selon moi, mais on s’est déshabitué d’avoir la propriété sur nos musiques, nos livres, nos contenus. Donc, au minimum, le web 3 permet de retrouver une forme de propriété sur des copies numériques, et c’est assez révolutionnaire.
Les marques qui achètent des terrains sur métavers en sont-elles propriétaires ?
Cela dépend des métavers. Sur Second Life, beaucoup de gens ont acheté du terrain mais ils peuvent être expropriés à tout moment. Sur Decentraland, on est clairement propriétaire de son terrain. Sur Sandbox, c’est moins clair. Il y a une chose amusante avec Decentraland. Certains terrains sont très chers parce qu’ils sont au centre ou que certains quartiers sont plus « cool », mais en fait c’est juste une carte, il n’y a pas d’opérateurs, pas de serveurs, à la différence de Sandbox. Sur Decentraland, tout est sur le logiciel et il suffirait d’une coalition de personnes qui déciderait de changer la carte à plat pour en faire un globe par exemple et tous les terrains du rebord ne seraient plus isolés mais dans une continuité et retrouveraient de la valeur. Le système resterait interopérable, certains auraient la carte sur leur ordinateur et d’autres le globe. Il suffirait que la collectivité adopte un nouveau système. Plus c’est décentralisé, plus tu es propriétaire de ton terrain.
Comment se place la France sur le web3 ?
La France n’est pas à la pointe mais n’est pas en retard en tout cas. Il y a pas mal d’entreprises déjà. Ledger, qui est carrément en avance, Sandbox, Arianee, Sorare ont été créées en France. Ce n’est pas le plus grand pays à s’occuper de cela mais on n’est pas à plaindre.
Donc il n’est pas trop tard pour voir émerger des leaders européens ?
Pour le moment, on est loin de savoir quelle plateforme va vraiment dominer le métavers. On ne sait pas qui sera le Google du métavers. Meta va évidemment tout faire pour être l’acteur dominant. Est-ce qu’il va y arriver ? Pour moi, ce sera une question d’interopérabilité. Si Facebook reste dans une modalité fermée, non interopérable, c’est très probable qu’un écosystème concurrent émerge... S’il y a suffisamment de force de gravité, soit chez des gros acteurs, soit chez plein de petits acteurs qui créent cette interopérabilité entre eux, cela deviendra très difficile pour celui qui reste fermé.
Aujourd’hui, avec des métavers cloisonnés et centrés sur la consommation, on a du mal à voir l’intérêt pour le citoyen. Le métavers peut-il avoir un impact social ou environnemental ?
Social, je ne vois pas pourquoi on ne le trouverait pas. C’est comme internet, ça va toujours dans les deux sens. Des gens disent que ça a tué le lien social, d’autres au contraire qu’ils n’ont jamais eu autant de lien avec des gens qui vivent à l’autre bout du monde. C’est comme dire que le téléphone réduit le lien social, ce serait absurde. Après, on peut toujours critiquer le fait que les gens ne vont plus voyager à l’autre bout de la planète pour se voir, mais faire un truc en réalité virtuelle. Mais d’un point de vue écologique, c’est un bénéfice pour l’environnement, comme de ne plus imprimer de bouquins ou de CD. Après, il y a tous les coûts pour entretenir internet. Ceux pour avoir des téléphones toujours plus sophistiqués. C’est difficile de savoir quel aspect va l’emporter sur l’autre.
Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche, Emmanuel Duteil et Marion Garreau



