Après Facebook, Microsoft ou encore Amazon, c’est désormais à Palantir de s’installer à Station F. L’entreprise américaine controversée a noué un partenariat d’un an avec l’incubateur du treizième arrondissement parisien. L’objectif : donner aux start-up un accès privilégié à l’expertise de Palantir, via des sessions de mentorat et des ateliers. Et leur permettre de prendre en main sa technologie.
L’entreprise a lancé en juillet Foundry for builders, une version de sa plateforme d’exploitation de données adaptée aux besoins des petites entreprises. Après les services de renseignement gouvernementaux puis les groupes industriels (comme Airbus, Faurecia ou encore Sanofi), elle confirme son intérêt pour les start-up. Son offre en aurait déjà séduit une vingtaine sur quatre continents, dont le toulousain Aura Aero. Un chiffre que son arrivée à Station F devrait faire gonfler.
Premier contact avec l'écosystème
« Notre volonté est de devenir un partenaire d’innovation en France », présente Wiem Gharbi, responsable du développement de Palantir France, qui dit ne pas avoir fixé « un objectif en terme de nombre d’entreprises à accompagner ». L’idée est « d’être un différenciant pour les start-up françaises », affirme la responsable. « A travers la plateforme, nous pouvons les aider à avoir une meilleure stratégie sur les données et leur libérer du temps pour créer leurs produits », développe-t-elle. Wiem Gharbi prend l’exemple d’une start-up qui, en ayant fait le choix de Palantir, a pu développer son logiciel back-office (de contrôle et d’administration opérationnel) en seulement un mois. Contre plus de six, si cela avait été fait en interne. «C’est là que l’on concentre notre proposition de valeur-ajoutée», insiste-t-elle.
L’arrivée de Palantir à Station F est présentée comme un « premier contact avec cet écosystème » par la responsable du développement. Elle s’intègre dans une campagne plus large, baptisée Foster the future (encourager le futur), de rapprochement du géant, entré en bourse en septembre 2020, avec les jeunes pousses. « Notre partenariat avec Station F est notre première initiative car nous croyons en l’écosystème français, argue Wiem Gharbi. C’est aussi le plus grand campus européen de start-up. »
L’occasion de mettre la main sur des jeunes pousses françaises et européennes ? « Nous avons déjà fait des prises de participation dans des entreprises via des SPAC, mais ce n’est pas l’objectif pour l’instant, veut rassurer la responsable. Pour l’instant, notre investissement se fait via la mise à disposition de notre plateforme et la disponibilité de nos ingénieurs pour accompagner les entreprises. »
Un risque de dépendance ?
La réputation sulfureuse de Palantir aurait-elle pu gêner la mise en place du partenariat avec Station F ? « Il n’y a pas eu de frein par rapport à cela », assure Wiem Gharbi. Le passif de l’entreprise n’est pourtant pas anodin. Ses liens avec la CIA – un de ses premiers clients, qui lui a apporté ses premiers financements et qui en reste actionnaire minoritaire via son fonds In-Q-Tel – a notamment soulevé des questions de souveraineté lorsque la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) s’est équipée de sa technologie au lendemain des attentats du 13 novembre 2015.
L’arrivée d’un énième géant américain dans l’enceinte de Station F n’est pas une surprise pour Asma Mhalla, maitresse de conférences à Sciences Po Paris et experte des enjeux éthiques et politiques de l'économie numérique. «Station F est dans la logique d’écosystème, créé des hubs d’innovation qui, théoriquement, favorisent les transferts technologiques, estime-t-elle. C’est dans leur logique de faire venir des grands sachants comme Palantir ou des Gafam.» Selon elle, ce partenariat est l’occasion pour l’entreprise américaine de « diversifier son portefeuille client, donc ses risques, et d’atténuer sa réputation sulfureuse » en proposant une nouvelle image, loin des services de renseignement.
Si l’entreprise affirme ne pas capter les données de ses utilisateurs – qui « font le choix d’où sont hébergées leurs données », affirme Wiem Gharbi – cette intrusion des technologies américaines peut néanmoins comporter un risque. «Palantir vient capter le tissu entrepreneurial, un peu comme Google et Amazon, avec des solutions et une expérience client très avancées, observe Asma Mhalla. Cela accroît la dépendance des jeunes entreprises aux grosses tech américaines.»
Nul doute qu’avec sa volonté affichée de «s’inscrire dans la stratégie nationale sur l’intelligence artificielle», selon Wiem Gharbi, Palantir semble vouloir prendre racines dans le terreau entrepreneurial français. D’autres initiatives dans le cadre de sa campagne Foster the future sont d’ailleurs à attendre. Et il semble difficile d’imaginer que les jeunes pousses ne se laissent pas séduire, quand même la DGSI avait fait le choix américain… faute d’une offre française au niveau.



