«Notre objectif est de créer 100 sites industriels par an à l’horizon 2025. Une grande majorité viendra des start-up. » À entendre le directeur innovation de Bpifrance, Paul-François Fournier, la barre est placée haut en matière de réindustrialisation. Pour atteindre cet objectif, un plan de soutien de 2,3 milliards d’euros a été dévoilé en janvier, lors d’une visite chez la première licorne industrielle, le fabricant de robots logistiques Exotec. L’enjeu : multiplier les start-up industrielles et les aider à ouvrir leur usine en France. « Tout le monde reconnaît aujourd’hui que les innovations de rupture et les créations de sites vont aussi passer par les start-up », résume Vincent Moulin Wright, le directeur général de France Industrie.
L’année 2022 ne le fait pas mentir. D’ici à décembre, les premières usines de production en série d’Ynsect et d’Innovafeed dans l’alimentation animale, de RD-Biotech dans la santé ou d’Aledia dans l’électronique devraient être opérationnelles. Suivront en 2023 la gigafactory dédiée aux batteries électriques de Verkor dans les Hauts-de-France, en 2024 celle de McPhy et ses électrolyseurs pour la production d’hydrogène vert. « Avec ces usines qui sortent de terre, on touche du doigt la réalité de ces nouveaux modèles », se félicite Vincent Moulin Wright.
Désormais prises au sérieux, les start-up industrielles sont considérées comme un vecteur de souveraineté, elles qui proposent des produits innovants, répondant aux enjeux en matière d’énergie, d’alimentation ou de mobilité propre. « Plus la rupture technologique est forte, avec des brevets déposés, plus la valeur ajoutée créée est élevée, et plus la pérennité est assurée. Cela donne de l’avance, donc la possibilité de créer un leader mondial », ajoute le directeur de France Industrie. Entre le modèle Tesla et le constat que les industriels historiques peinent à innover en dehors de leur marché traditionnel, les start-up sont plébiscitées pour créer un nouveau tissu industriel disruptif.
À la clé, un rôle à jouer pour rééquilibrer la balance commerciale, générer de l’emploi – la ferme verticale d’Ynsect à Poulainville (Somme) devrait à terme créer 500 emplois directs et indirects, a chiffré les Hauts-de-France – et revitaliser des territoires, souvent désindustrialisés. C’est par exemple sur un ancien site pétrochimique à Saint-Avold (Moselle), que la pépite Afyren construit sa première usine d’acides biosourcés. Près de deux tiers des start-up industrielles ont leur siège hors d’Ile-de-France, contrairement à celles du numérique, notait l’Inspection générale des finances.
Un écosystème de plus en plus structuré
Pour toutes ces raisons, le nouveau plan de soutien cible la création de premières usines en France. C’est vers elles que sont fléchés 550 millions d’euros, sous la forme de subventions et d’avances remboursables, via un appel à projets ouvert pour quatre ans. De son côté, Bpifrance bénéficie de 150 millions d’euros pour octroyer des prêts garantis sur dix à quinze ans, et de 350 millions d’euros pour soutenir la création de fonds de capital-risque dédié à l’industrie. Son fonds SPI (Société de projets industriels) est également reconduit, avec une dotation portée à 1 milliard d’euros, contre 800 millions pour le premier volet.
En parallèle, un guichet unique a été confié à la Mission french tech, avec 85 dossiers reçus en onze semaines d’existence. Preuve que ces pépites nécessitent un accompagnement sur mesure. « Leur modèle économique est particulier, car le temps qui sépare l’idée des premières ventes est très long, souligne Clara Chappaz, la directrice de la Mission French Tech. Ynsect, né en 2011, n’aura sa production à grande échelle effective qu’au second semestre 2022. En comparaison, Doctolib n’a pas attendu un an pour enregistrer ses premiers flux financiers. Pendant sept à huit ans, les start-up industrielles ne vivent qu’avec les fonds levés, les subventions et les aides. »
Porte d’entrée vers tous les services concernés (Bpifrance, ministères, Ademe, Agence nationale de la recherche…), le guichet doit permettre « qu’à chaque questionnement, les entrepreneurs trouvent la bonne réponse rapidement », explique Clara Chappaz. Si du financement à l’implantation, le chemin est semé d’embûches, les succès actuels montrent aussi la voie. « De plus en plus de gens sont passés par là, l’écosystème s’est structuré. On trouve plus facilement des financements et les start-up sont plus crédibles », observe Aurore Deligny, chargée d’affaires pour les start-up industrielles et greentechs à l’incubateur Agoranov. Fondateur d’Expliseat en 2011, puis de Fairmat en 2020, Benjamin Saada confirme. « Le recrutement est beaucoup plus simple, alors qu’il y a dix ans, les personnes expérimentées n’allaient pas dans les start-up. Même les grands groupes voient désormais les start-up industrielles comme des fournisseurs potentiels, pas seulement comme des solutions technologiques à racheter. » Revers de la reconnaissance, cette nouvelle génération porte sur ses épaules des attentes bien plus élevées.
En Europe, des start-up industrielles mais pas de plan spécifique
Les start-up renouvellent aussi le tissu industriel dans le reste de l’Europe. Créé par deux anciens de Tesla, Northvolt a démarré fin 2021 sa gigafactory de batteries électriques dans le nord de la Suède. En Allemagne, la pépite munichoise Isar Aerospace prépare le lancement de son microlanceur pour la fin de l’année. Le fabricant de taxis volants Volocopter comme le roboticien Agile Robots ont dépassé le stade de la licorne. Contrairement à la France, l’Allemagne n’a pas de plan de soutien ciblé sur ces start-up qui créent leurs usines. Mais Berlin a débloqué l’an dernier 10 milliards d’euros de fonds publics dédiés aux deeptechs et à l’accompagnement sur des tickets plus importants. L’industrie traditionnelle allemande a également compris son intérêt. « Les start-up apportent une réponse à son besoin de renouvellement. Il est crucial de les mettre en contact avec des entreprises industrielles établies », estime Patrick Brandmaier, le directeur de la Chambre de commerce franco-allemande. En Allemagne, les fonds corporate des groupes industriels sont plus développés et moins concentrés sur le seul amorçage, remarque l’Inspection générale des finances. De quoi soutenir les start-up industrielles sans le dire.



