Face au coronavirus, la filière électronique française veut sortir de sa dépendance vis-à-vis de la Chine

Dépendant de composants en provenance d’Asie, la filière électronique est particulièrement exposée aux impacts du Covid-19, avec des risques de rupture des approvisionnements et d’arrêt de la production. Une crise dont elle veut tirer les leçons pour sortir la France de sa dépendance vis-à-vis de la Chine.

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Selha Group inspection de cartes électroniques
Inspection de cartes électroniques dans une usine de Selha Group

La filière électronique française subit de plein fouet l’impact du Covid-19. Et pourtant, elle dépend peu du marché chinois et quand elle dispose en Chine d’usines, comme c’est le cas d’AsteelFlash ou de Radiall, c’est pour servir le marché local. Son exposition à cette crise provient de sa dépendance vis-à-vis des composants asiatiques. Les répercussions en cas de rupture de la chaine logistique toucheraient toute l’industrie. Car l’électronique s’incruste maintenant dans presque tous les produits, des voitures aux systèmes d’arme, en passant par les avions, les appareils médicaux, les instruments de mesure ou encore les machines de production.

Plus rien ne sort de Chine

"Nous entrons dans une phase critique, confie à L'Usine Nouvelle Richard Crétier, délégué du Snese, le syndicat de la sous-traitance électronique. La quasi-totalité des circuits imprimés consommés en France vient de Chine. Or il n’y a plus de livraisons de ce composant depuis trois semaines. Les stocks, constitués en prévision des congés prolongés du Nouvel an chinois, sont maintenant à zéro. Et du fait de l’arrêt des transports, plus rien ne sort de Chine."

Selon une enquête menée par le Snese auprès de ses adhérents, 91% d’entre eux rencontrent des problèmes d’approvisionnement. Le composant le plus problématique reste le circuit imprimé. Et pour cause : la Chine en monopolise 80% de la production mondiale selon le syndicat professionnel. Mais les résistances, capacités, batteries, câbles… et même les puces électroniques commencent à manquer.

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"Il existe encore en France une dizaine de producteurs de circuits imprimé, note Richard Crétier. Il y a également des fournisseurs en Allemagne, en Italie ou encore en Espagne. Le problème ? Leurs produits ne correspondent pas toujours aux besoins de notre filière et dépendent de matières premières en provenance de la Chine."

Des arrêts de production en perspective

Les tensions d’approvisionnement atteignent un niveau tel que 30% des adhérents du Snese envisagent un arrêt de production et 12% des mesures de chômage technique. "Les arrêts de productions pourraient démarrer à la fin de ce mois de février", prévient Rirchard Crétier.

Pour suivre de près la situation, le Snese a créé une cellule de veille avec l’Acsiel (syndicat des composants électroniques), le SPDEI (syndicat de la distribution électronique), la Chambre de commerce et d’industrie française à Pékin, et des adhérents présents en Chine.

Les distributeurs et les fabricants ont anticipé la crise en constituant, à la veille du Nouvel an chinois, des stocks de sécurité. "Pas de risque à court terme, affirme à L'Usine Nouvelle Marc Balussaud, patron de BSE  Electronic, un sous-traitant électronique de 100 personnes à Le Creusot, dans le Saône-et-Loire. Avec nos stocks de sécurité, nous pouvons tenir jusqu’à fin mars. Le problème ? Que faire si la crise dure plus longtemps ? "

Tous les industriels en alerte

Tous les industriels de la filière sont en alerte. Ingenico, qui fait fabriquer la grande majorité de ses terminaux de paiement électronique en Chine, a mis en place un suivi journalier et une analyse hebdomadaire de la situation par un comité ad hoc comprenant le top management. En augmentant sa production au Vietnam et au Brésil, il espère compenser la baisse de sa production en Chine. A condition de trouver des sources alternatives aux composants procurés en Asie.

"Nous interrogeons régulièrement nos fournisseurs sur leurs engagements de livraison, indique à L’Usine Nouvelle Philippe Masselin, directeur général de Selha Group, un sous-traitant électronique de 1 000 personnes disposant de trois usines en France. Les réponses que nous recevons sont disparates. A ce stade, nous n’avons pas une idée précise de l’impact potentiel." Mais une chose est sûre: un arrêt de production chez lui entraînerait un arrêt chez Airbus, Safran, Thales ou encore Nokia.

Les tensions d’approvisionnement se traduisent par un allongement des délais de livraison, doublé d’une inflation des prix. Selha Group en ressent les effets. "Nous subissons un allongement du délai de livraison d’un mois pour le circuit imprimé d’un produit dans l’instrumentation et de deux mois et demi pour une pièce spécifique – un ventilateur – d’un produit dans les télécoms, confie à L'Usine Nouvelle Catherine Flouriot, la directrice des achats. Mais la situation peut changer très vite. "

Extrême vulnérabilité de la filière 

Cette crise met en lumière l’extrême vulnérabilité de la filière. "Nous achetons 22 000 références de composants, explique Catherine Flouriot. Seuls 10 à 15% viennent de Chine. Mais il suffit qu’un composant manque pour que la production s’arrête. C’est en cela que nous sommes vulnérables."

Alors que faire ? Relocaliser la chaîne logistique en Europe ? "Pas si simple, prévient Richard Crétier. Changer de source d'approvisionnement demande du temps et coûte de l’argent. Il faut tester, qualifier et faire valider le composant alternatif avec le client. Ce qui prend au moins deux mois." Sans compter le problème des composants mono sources, ou le casse-tête des pièces spécifiques réalisées sur plans en Chine. "Le changement de source de ces pièces spécifiques impose de changer la conception du produit", précise Catherine Flouriot.

Reste un obstacle de taille, le coût, présenté comme la cause de tous les maux actuels. "Les donneurs d’ordre doivent cesser de réclamer une baisse des coûts à leurs sous-traitants, demande Richard Crétier. C’est cette course aux prix les plus bas qui nous a conduits dans la situation actuelle de dépendance vis-à-vis de Chine. Nous devons profiter de cette crise pour réfléchir ensemble sur la façon de redonner à la France son indépendance."

Leçons à tirer de la crise

Catherine Flouriot, de Selha Group, abonde dans le même sens. "Il y a des leçons à tirer de cette crise, estime-t-elle. On s’aperçoit qu’on est de plus en plus vulnérable aux crises sanitaires et catastrophes naturelles. L’idéal serait de trouver pour chaque source asiatique d’approvisionnement une alternative équivalente en Europe. C’est aux donneurs d’ordre de faire cet exercice, car nous, en tant que sous-traitants, nous ne faisons qu’acheter les composants qu’ils ont choisis. Les secteurs de l’aérospatiale et militaire l’ont déjà fait. Aux industriels des autres secteurs de le faire aussi." La balle est dans le camp des donneurs d’ordre.

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