Devenir "une entreprise à mission", ça changera quoi pour Danone ?

Lors de sa prochaine assemblée générale le 26 juin, Danone veut faire adopter par ses actionnaires son passage à une "entreprise à mission". Une révolution ? Concrètement, quels changements cela génèrera-t-il dans les activités, la communication ou la mission du numéro un français de l'agroalimentaire? L'Usine Nouvelle fait le point.

Réservé aux abonnés
Emmanuel Faber
"La situation actuelle exige des entreprises qu’elles apportent plus que jamais la preuve de leur utilité sociale", justifie Emmanuel Faber, le PDG de Danone.

Veolia, EDF, Suez… Face à la crise monumentale générée par la pandémie de Covid-19, de nombreuses entreprises revoient actuellement leur raison d’être. Au sein des entreprises du CAC 40, le numéro un français de l’alimentaire Danone a décidé d’aller un cran plus loin et de devenir "la première Entreprise à Mission cotée" selon la forme introduite par la loi PACTE en 2019. Il entend ainsi faire voter, lors de la prochaine assemblée générale de ses actionnaires qui se tiendra le 26 juin 2020, l’inscription dans ses statuts de sa "Raison d’être", les objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux qui constitueront sa "mission" de long terme, ainsi que les nouvelles modalités de gouvernance pour contrôler leur suivi.

"La situation actuelle exige des entreprises qu’elles apportent plus que jamais la preuve de leur utilité sociale, et des marques qu’elles renforcent leurs engagements afin de garder la confiance des consommateurs", alors que la crise du Covid-19 les a conduites à intervenir "dans des champs d’expertise qui dépassent très largement le business as usual : santé, solidarité, inclusion...", justifie Emmanuel Faber, le PDG de Danone. Mi-avril, l'entreprise s'est ainsi engagée par exemple dans un plan de soutien de 250 millions d'euros à ses clients et fournisseurs, après avoir été l'un des premiers industriels français à annoncer le versement de la prime Macron à ses employés et maintenir l'ensemble des emplois et des salaires.

Alors concrètement, que changerait le fait de "devenir une entreprise à mission" pour Danone ?

Une raison d'être juridiquement opposable

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Il ne s'agit pas d'une forme juridique nouvelle pour Danone. Mais plutôt de tirer parti de la crise pour valoriser et intensifier le double projet économique et social de l’entreprise exprimé pour la première fois en 1972 par Antoine Riboud. Ce cadre dépassera la France, étant donné qu’il sera inscrit dans les statuts du groupe, qui exerce dans le monde entier.

Il ne s’agit pas d’un nouveau virage pour l’entreprise. Danone North America, la filiale américaine de Danone, est déjà devenue la plus grande Public Benefit Corporation au monde. Le groupe planche aussi sur la certification B Corp d’ici 2025 de l’ensemble de ses activités au niveau mondial, qu’il a déjà atteinte pour l’équivalent d’un tiers de son chiffre d’affaires (en hausse de 2,6% à 25,3 milliards d’euros en 2019).

La raison d’être de Danone avait été annoncée comme mission par l’entreprise dès 2005 : "apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre". La nouveauté est qu’elle devient juridiquement opposable et doit s'accompagner d'un renforcement de sa gouvernance. Un Comité de Mission - "composé d’une dizaine de personnalités d'expertise mondiale" et d’au moins un salarié de l’entreprise, nommés par le Conseil d’Administration - sera donc désigné pour rendre compte aux actionnaires des progrès réalisés par rapport aux objectifs et rédiger un rapport – qui sera rendu public sur le site de Danone -, vérifié par un tiers indépendant, qui rendra son propre avis… Une transparence qui engage Danone et ses équipes.

Les objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux choisis par Danone ne sont pas inédits non plus. Ils s’inscrivent dans son cadre d’action "One Planet, One Health" annoncé en 2017, et recoupent les neuf objectifs stratégiques définis en 2018, qu’il a alignés sur les Objectifs de développement durable des Nations Unies à horizon 2030. Ses quatre axes principaux: améliorer la santé avec un portefeuille de produits plus sains, préserver la planète et renouveler ses ressource, protéger ses 100 000 salariés dans le monde dont 9 000 en France, promouvoir une croissance inclusive.

Quel impact pour les activités de Danone ?

Cela va-t-il conduire Danone à un changement radical de ses activités, lui qui opère notamment dans des secteurs pouvant être sujets à controverse comme la fourniture d’eau – avec la question de l’approvisionnement à travers le monde et de l’emballage - ou l’alimentation infantile ? Pas aux yeux d’Emmanuel Faber, qui rappelle qu’il "prône ardemment la solution de la consigne en France que l’on est prêt à financer", son appel à l’Europe pour valoriser au sein de la PAC pour les agriculteurs le stockage du carbone dans le sol, ou encore l’engagement de son entreprise à sortir du tout plastique. Danone compte ainsi consacrer près de la moitié de son plan d'investissement de deux milliards d'euros annoncé en février pour trois ans à de nouvelles solutions d’emballages plus propres. Le groupe s'est notamment engagé à faire disparaître le polystyrène de l'ensemble de ses pots de yaourt en 2025 dans le monde, et que 95% de ses emballages plastiques soient alors recyclables et plus de 50% recyclés.

Mais qu'en pensent les actionnaires ?

Sera-t-il difficile de convaincre les actionnaires ? Emmanuel Faber estime qu’être une Entreprise à Mission permettra "de doter Danone d’un cadre cohérent et efficace pour rendre son modèle encore plus résilient et ainsi créer de la valeur durable dans ce nouveau monde" et que cela correspond bien aux nouvelles préoccupations d’investissements socialement responsables des grands fonds mondiaux. Il raconte avoir longuement échangé sur ce projet avec ses grands actionnaires. Dans le secteur de l’agroalimentaire, InVivo, la plus grande coopérative agricole française, avait déjà annoncé en décembre vouloir devenir une entreprise à mission, après s’être dotée en 2019, d’une raison d’être.

Les petits actionnaires, qui suivent Danone depuis longtemps et notamment ses avancées sur B-corp, ne devraient pas être surpris non plus. Mais pour mieux les convaincre, Danone a décidé de ne pas les oublier... en maintenant malgré la crise le paiement du dividende pour l’exercice 2019 tel que proposé en février (2,10 euros par action en numéraire). La rémunération fixe d'Emmanuel Faber sera par ailleurs réduite de 30% durant six mois, et les membres du conseil d'administration renoncent à leur rémunération du second semestre, pour financer l'élargissement de la couverture santé des salariés du groupe.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.