Avec un chiffre d’affaires estimé à environ 1,1 milliard d’euros pour 2019 et une croissance de 15%, le fabricant américain de robots aspirateurs iRobot est l’un des poids-lourds du secteur. La société a fêté l’an dernier ses 30 ans, denrée rare dans la robotique, où les annonces de start-up mettant la clé sous la porte se sont multipliées ces derniers mois des deux côtés de l’Atlantique
Profitant de sa présence au CES de Las Vegas, le grand salon des innovations technologies, L’Usine Nouvelle s’est entretenu avec son co-fondateur et directeur général Colin Angle pour connaître les clés de cette réussite. Voici ce qu’il retire de son expérience.
L’Usine Nouvelle. La start-up française Cybedroïd, les américains Keecker, Rethink Robotics, Anki, ... L’année 2019 a été marquée par la faillite de plusieurs entreprises de robotique. Comment analysez-vous cette situation critique ?
Colin Angle. - Etre une entreprise de robotique est très exigeant. Dans le numérique, l’ordinateur fait des tâches qui sont faciles pour lui mais difficiles pour l’humain. En robotique, c’est l’inverse. Le robot réalise physiquement une tâche qui est plus dure pour lui que l’humain. Donc les attentes à son égard sont très élevées. A iRobot par exemple, nous avons dû développer un robot qui aspire non pas de manière convenable mais aussi bien qu’une personne. Le problème dans la robotique est que beaucoup d’entrepreneurs se focalisent sur le côté "cool" de leur robot et oublient de réfléchir à la valeur apportée et à l’équation bénéfice/coût.
C’est ce que vous avez fait, vous, à iRobot ?
Le défi c’est de trouver ce qu’on va construire pour offrir le meilleur service à un coût acceptable. Nous avons été créés en 1990 et nous avons eu le temps d’apprendre. Pendant longtemps, nous nous sommes pensés comme une entreprise de robotique. Mais pour réussir, nous avons dû nous penser comme un fabricant d’aspirateur qui utilise la robotique pour développer son produit. Il faut oublier qu’on est une boîte de robotique pour réussir dans ce secteur.
Vous avez aussi rencontré le succès quand vous vous êtes positionnés sur le secteur de la maison connectée. Certains marchés sont-ils plus faciles pour percer que d’autres ?
Oui. Pour la simple raison qu’il est difficile de faire des robots qui créent plus de valeur qu’ils ne coûtent. En chirurgie par exemple, le bénéfice apporté est tellement grand qu’il absorbe facilement le coût de production. La logistique, la voiture autonome sont aussi des secteurs où la robotique marche bien aujourd’hui. iRobot a d’abord développé des robots dans l’industrie de l’armement et nous avons trouvé notre premier succès commercial avec un robot de déminage. Nous avons aussi fait quelques robots pour l’industrie pétrolière. C’est cette activité qui nous a donné l’argent nécessaire pour ensuite développer nos robots aspirateurs. L’une des clés de notre réussite est d’avoir été patients et d’avoir vécu suffisamment longtemps pour apprendre à construire un robot utile à un coût abordable.
Beaucoup d’entreprises de robotique butent sur l’industrialisation de leurs produits. Comment avez-vous surmonté cette étape ?
Le plus dur, c’est de construire un robot au prix où il peut être vendu. Notre robot aspirateur Roomba devait arriver sur le marché à un prix accessible. Sinon, les personnes capables de l’acheter auraient été celles qui peuvent aussi payer une personne pour nettoyer leur maison ! Techniquement, on peut toujours construire le prototype d’un robot apte à réaliser des tas de choses, mais le faire sans penser à son prix en production est une erreur. Des étudiants peuvent construire un super robot pour la livraison de repas mais peut-être qu’il coûtera 50 000 dollars. Or un restaurant ne dépensera pas plus de 200 dollars peut-être pour cet appareil. Si vous commencez par vous dire que vous voulez construire un robot à 200 dollars, vous allez développer une technologie complètement différente. En anticipant votre usine, vos outils de production... Trop d’entrepreneurs veulent faire des robots fous, ne cessent de mettre de l’argent dans leur boîte et finissent par se retrouver à cours de liquidités. Les entreprises de robotique que je conseille ont souvent trop d’ingénieurs et de commerciaux parce qu’elles partent avec un projet plus ambitieux que réaliste.
Quels conseils donnez-vous à ces entreprises ?
Je leur dit d’abord que c’est un long voyage. Trop de roboticiens pensent qu’ils vont réussir en six mois. C’est très rare d’aller si vite car il y a beaucoup de leçons à apprendre. Je les encourage à prévoir suffisamment d’argent pour tenir au moins deux ans. La vérité c’est que ça va sûrement prendre dix ans, mais ok commençons déjà par se préparer pour deux ! Ensuite je leur demande pourquoi ils ont choisi de devenir entrepreneurs. S’ils n’ont pas la réponse, la tâche va être ardue. Leur projet doit également être une bonne mission. Sans ça, eux ou leurs équipes vont se décourager quand l’aventure va se compliquer. Etre réaliste, patient et avoir une bonne mission sont trois ingrédients clé pour réussir selon moi.



