Comme négociateur en chef sur le Brexit pour l’Union européenne, Michel Barnier s'est rodé aux bras de fer politiques et a réussi l'exploit de maintenir l'unité entre les Vingt-sept, pourtant souvent prompts à la division. Cette expérience ne sera pas de trop pour affronter Matignon. A 73 ans, l'homme politique issu de la droite devient Premier ministre ce jeudi 5 septembre dans un contexte de crise politique inédite.
Sa tache s'annonce acrobatique. Après près de deux mois sans gouvernement, les dossiers urgents se sont accumulés sur le bureau du nouveau gouvernement dont les membres doivent être nommés dans les prochains jours. Pour réussir à les mener à bien, le Premier ministre devra déjà réussir à rassembler derrière lui une majorité dans une Assemblée nationale divisée comme jamais. Et essayer de s'inscrire dans la durée.
Budget : des arbitrages drastiques pour limiter le dérapage budgétaire
Bâtir un budget 2025 : il s'agit du dossier le plus urgent pour Michel Barnier. D'abord pour des raisons de calendrier : officiellement, le projet de loi de finance doit être finalisé vers le 15 septembre, afin d’être examiné par le Haut conseil aux finances publiques avant sa transmission au Parlement le 1er octobre.
Déjà compliquée avant l’été, l’équation budgétaire est devenue quasi impossible depuis la publication d'une note alarmante de Bercy, transmise le 2 septembre aux commissions des Finances de l’Assemblée et du Sénat sur un nouveau dérapage budgétaire. Pour 2024, le déficit public est réévalué de 5,1% à 5,5%. Si rien n’est fait, il plongerait à 6,2% pour 2025, contre 4,1% prévus, soit 60 milliards d’euros de plus que la trajectoire budgétaire initiale publiée au printemps, résume le président socialiste de la Commission des Finances du Sénat Claude Raynal.
Le nouveau gouvernement va devoir freiner en urgence le déficit pour l'année en cours, en annulant les crédits budgétaires déjà gelés et en accélérant sur les nouvelles recettes prévues mais pas encore votées par le précédent gouvernement, comme la taxe sur les rachats d’actions et la rente des énergéticiens.
Pour 2025, la foire aux idées est ouverte. Dans son projet de budget provisoire, le gouvernement démissionnaire tablait sur près de 10 milliards d’euros d’économies, notamment en coupant dans le bonus-malus automobile, les aides à l’apprentissage et le fonds vert pour les investissements des collectivités locales. Michel Barnier ira-t-il plus loin ? Dans son pacte législatif publié en juillet, la droite LR plaide pour porter l'effort à 25 milliards d'euros d'économie. Pour cela, Michel Barnier pourra piocher dans les conclusions des revues de dépenses publiques publiées par Bruno Le Maire juste avant son départ de Bercy qui listent d’autres pistes d’économie : coup de rabot sur le crédit d’impôt recherche, réduction des aides à l’apprentissage, baisse de certains taux réduits de TVA... Encore faudra-t-il ensuite réunir une majorité sur les bancs de l'Assemblée pour les voter.
Autre dilemme pour le nouveau Premier ministre : LR fait du refus des hausses d'impôts une ligne rouge de son soutien à tout gouvernement et s'oppose à une remise en cause de la baisse des impôts de production. Au vue des contraintes budgétaires, il n’est pas certain que les nouveaux locataires de Bercy pourront pourtant y échapper.
Social : l’amélioration du pouvoir d’achat au cœur des attentes
En promettant un Smic à 1600 euros bruts mensuels, le Nouveau Front populaire (NFP) a réussi à faire de l’amélioration du pouvoir d’achat la priorité de n’importe quel gouvernement. Les augmentations de salaires des trois dernières années n’ont en effet pas suffi à rattraper trois ans d’inflation – sauf pour le Smic, indexé sur l’inflation. Et les attentes des salariés sont fortes.
Pas sûr que ce gouvernement retienne l’idée d’une hausse du Smic, même inférieure à celle promise par le NFP. Pourtant, même Gérald Darmanin, cet été, s'y est dit favorable. Côté patronal et chez Les Républicains, on plaide pour une baisse des cotisations sociales, qui redonnerait du pouvoir d’achat aux salariés sans augmenter les coûts pour les employeurs. Ces derniers ont longtemps plébiscité la prime de partage de la valeur, aujourd’hui exonérée de cotisations sociales jusqu’à 3000 euros. Mais depuis début 2024, elle est soumise à impôt sur le revenu et a nettement moins la cote. Le parti présidentiel, dans sa campagne pour les législatives, promettait de remonter le plancher des exonérations à 10 000 euros.
Autre piste plus structurelle : s’attaquer aux trappes à bas salaires, ces exonérations de cotisations sociales qui rendent coûteuses, pour les entreprises, des augmentations même légères et contribuent à une «smicardisation» de la France. Missionnés par un ancien gouvernement sur le sujet, les économistes Antoine Bozio et Etienne Wasmer attendaient la nomination d'un gouvernement pour rendre leur rapport, qui devrait proposer de lisser les exonérations de cotisations sociales afin de limiter les "trappes" à bas salaires. Dans son «pacte d’action», le député Gabriel Attal propose par ailleurs une conférence sociale sur les salaires. L'idée peut être reprise par tout nouveau gouvernement.
Parmi les autres gros chantiers sociaux attendus, celui des retraites, qui a même été clé dans le choix d'un Premier ministre. Lors de la campagne de la primaire pour la présidentielle de 2022, Michel Barnier s'était prononcé pour une retraite à 65 ans. Mais des voix se sont récemment libérées, y compris chez les macronistes, pour revoir certaines dispositions de la dernière réforme. Ralentir la mise en œuvre d’un âge légal à 64 ans, sans y renoncer, tout en jouant sur le nombre de trimestres nécessaires à un taux plein, pourrait être une piste. Améliorer les retraites des plus précaires est proposé par les députés macronistes. Ne rien faire sur le sujet semble inenvisageable.



