«On ne transforme pas un pays en cinq ans », a concédé Emmanuel Macron, le 15 décembre sur TF1 et LCI. Officiellement, le président sortant n’est pas encore candidat. Mais il est déjà entré de plain-pied dans la campagne électorale.
En 2017, à son arrivée à l’Élysée, il s’est posé en réformateur capable de moderniser le pays en dynamitant le traditionnel clivage droite-gauche. Cinq ans plus tard, la pandémie a bousculé, en grande partie, les promesses de campagne. Et imposé la réindustrialisation et la relocalisation au premier rang des priorités de l’exécutif. « Nous pouvons redevenir une grande nation industrielle », a promis Emmanuel Macron à l'été 2021 chez le fabricant de matériel ferroviaire CAF à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées). Le gouvernement se vante d’avoir amorcé la reconquête du secteur. Entre 2017 et 2019, la France s’est remise à créer des emplois dans le secteur manufacturier, ce qui n’était plus arrivé depuis plus de dix ans. Même si le déficit commercial de l’industrie ne montre aucun signe d’amélioration, les ouvertures d’usines ont été plus nombreuses que les fermetures depuis cinq ans.
L’exécutif a récolté les premiers résultats de la politique de l’offre lancée sous le quinquennat de François Hollande. Même si Emmanuel Macron refuse « d’opposer start-up nation et France industrielle », l’enjeu de compétitivité de l’industrie avait glissé au second plan au début du quinquennat. L’exécutif a préféré se concentrer sur des mesures fiscales plus transversales en faveur de l’attractivité du site France, avec la baisse de l’impôt sur les sociétés et la réforme de la fiscalité du capital. « Les deux ne s’opposent pas. On a besoin de centres de décision en France. Mais la transformation du Cice en baisse de charges a été moins favorable aux usines », remarque Frédéric Coirier, le patron de Poujoulat et coprésident du Meti, le mouvement des entreprises de taille intermédiaire.
Le tournant de la crise sanitaire
La crise sanitaire a marqué un point d’inflexion. La pénurie de masques et de médicaments au printemps 2020 a fait prendre conscience de la faiblesse du tissu industriel et de la nécessité de sécuriser une partie des approvisionnements. La crise a surtout permis d’ouvrir grand les vannes budgétaires. « Le Covid a sans doute donné des moyens dans des proportions beaucoup plus significatives que ce qui aurait pu être engagé sans cela », reconnaît le président de France Industrie, Alexandre Saubot. Alors que le gouvernement tergiversait sur la baisse des impôts de production, le plan de relance, en les actant, a permis de réduire de 10 milliards d’euros l’écart de compétitivité avec l’Allemagne. Et de mettre sur la table 20 milliards d’euros pour moderniser les usines et positionner l’industrie sur les ruptures technologiques. Le plan France 2030, doté de 34 milliards d’euros, doit amplifier le mouvement en ciblant 15 secteurs clés.
Ce changement d’échelle confirme le diagnostic posé par l’exécutif en amont. Dans la foulée du mouvement des Gilets jaunes, Emmanuel Macron avait engagé la concertation avec les filières existantes sur un pacte productif. Remis au début de l’année 2020, le rapport sur l’innovation du PDG d’Air liquide, Benoît Potier, a identifié dix technologies clés à maîtriser. « Le choix des priorités de France 2030 a été le fruit d’un long travail avec les entreprises françaises, en associant tous les acteurs. Le résultat apparaît cohérent et bien structuré », salue Max Blanchet, associé chez Accenture.
Ce soutien aux filières d’avenir s’est traduit en cinq ans par un plan quantique de 1,5 milliard d’euros, un autre sur l’intelligence artificielle, mais aussi un plan protéines dans le secteur agroalimentaire et le lancement d’une filière de la batterie électrique. Autre grand pari : la création d’une filière hydrogène. Neuf milliards d’euros ont été mis sur la table pour « voir fleurir les usines » d’électrolyseurs et d’hydrogène en France, selon Bercy. C’est l’État encore qui a poussé Airbus et Safran à parier sur l’avion à hydrogène, la voie la plus disruptive. « Il y a également eu une prise de conscience de l’enjeu de la décarbonation de l’industrie », souligne Emmanuel Jessua, économiste chez Rexecode. En parallèle, l’exécutif a impulsé une nouvelle approche autour des territoires d’industrie, afin d’encourager des projets de terrain et de muscler des écosystèmes locaux. Mais les retombées sont encore difficiles à mesurer. « Réindustrialiser est une affaire de temps long », insiste Alexandre Saubot.
L’innovation, un chantier inabouti
En revanche, l’exécutif n’est pas parvenu à modifier radicalement la politique d’innovation. La création du fonds pour l’industrie et l’innovation, doté de 10 milliards d’euros de participations publiques, est passée inaperçue. Le nouveau Conseil de l’innovation, chargé de piloter de grands défis, n’a pas davantage révolutionné la gouvernance. Le compte n’y est pas non plus en matière de simplification, malgré l’adoption de la loi d’accélération et de simplification de l’action publique (Asap), fin 2020, et la création de sites industriels clés en main pour attirer les investisseurs.
Pour renforcer l’efficacité des investissements publics en faveur de l’industrie, estimés par la Cour des comptes entre 17 et 20 milliards d’euros avant le « quoi qu’il en coûte », beaucoup reste à faire. Avec France 2030, Emmanuel Macron a annoncé vouloir soutenir en priorité les acteurs les plus disruptifs, y compris les nouveaux venus pour ne pas laisser les grands groupes se tailler la part du lion. Ce qui nécessitera d’instiller davantage de prises de risque, mais aussi de mieux évaluer les politiques menées pour les réorienter si besoin. Certains arbitrages pour y parvenir ne pourront être tranchés qu’après avril, reconnaît l’Élysée. De quoi nourrir le programme présidentiel à venir.

Vous lisez un article du numéro 3703 de L'Usine Nouvelle - Février 2022



