Arques peut-il tourner la page de la production verrière ? La petite ville du Pas-de-Calais vit toujours au rythme du leader mondial des Arts de la table Arc et de son état de santé. Même si l’usine a rétréci depuis vingt ans, loin des 12 000 salariés de son apogée, son poids dans l’économie locale reste démesuré : l’usine représente près de 4 500 emplois directs dans ce bassin de 50 000 habitants. «A cela, il faut encore ajouter la myriade de sous-traitants qu’elle fait vivre de façon directe ou indirecte», abonde Aude de Tilly, la directrice générale du Medef de Flandre Audermarois, inquiète de toute mauvaise publicité pour le verrier.
Tourner le dos à la mono-industrie
L’attachement local pour Arc dépasse le poids économique de l’usine. «Cela ressemble à Michelin à Clermont-Ferrand. Sans la famille Durand, qui possédait le groupe jusqu’en 2015, Saint-Omer n’existait pas», résume un ancien cadre du groupe, qui possédait son camping au bord de la mer, l'école de formation de ses ingénieurs et ses logements. Un temps révolu. Au bord de la ruine, les anciens bureaux de briques rouges de Jacques Durand – grand artisan, dans les années 1960, du développement de la petite verrerie familiale créée au 19e – ont été murés. Mais ils devraient être bientôt réhabilités pour accueillir les services de la communauté d’agglomération, qui a refusé de communiquer.
Depuis les premiers signes de fragilité de l’empire verrier, au début des années 2000, la collectivité s’est activée à réduire sa dépendance à la mono-industrie. Achevé l’été dernier, le plan de revitalisation financé par le groupe verrier a amorcé une diversification du territoire. A côté du papetier Wizzpaper, le territoire a accueilli le producteur de bière La Goudale, avec près de 700 emplois à clef, et un fabricant belge de tomates sous serre. Grâce à ces nouveaux arrivants, le nombre d’emplois a été maintenu depuis dix ans sur le territoire, autour de 9 000, dont plus de 22% dans l'industrie malgré la baisse progressive des effectifs d’Arc. Et le taux de chômage est toujours sous la moyenne nationale.
La concurrence de la vallée de la batterie
Le tournant pris vers la création d’une vallée des batteries dans les Hauts de France peut-il changer l’équation pour Arc France ? La région mise sur l’automobile électrique pour reconstituer son tissu industriel. Elle attend à terme la création de 20 000 nouveaux emplois industriels. Autant de besoin en compétences qu'il faudra combler... De Saint-Omer, les futures usines géantes de Verkor ou de Prologium, qui doivent s’implanter à Dunkerque, sont à une quarantaine de kilomètres. L’usine ACC de Douvrin est à une heure de voiture, dans la direction opposée. «Même si Verkor n’a pas encore ouvert son usine, la concurrence sur les emplois est déjà infernale pour les entreprises du territoire», s’inquiète le Medef à Saint-Omer. L’arrivée du fabricant de frites Clarebout potatoes, à Dunkerque, a déjà créé un appel d’air sur le territoire, remarquent les employeurs.
Cette concurrence pourrait rejaillir sur le grouper verrier. «Cela peut susciter des envies de départ de salariés. Or si le groupe perd ses savoir-faire, cela devient critique», constate le député de la circonscription Bertrand Petit, qui appuie régulièrement les besoins de la direction et des syndicats du groupe auprès de Bercy. Avec près de 200 départs en retraite par an prévu dans les trois prochaines années, le géant verrier a besoin de recruter pour maintenir ses compétences. Depuis le début de l’année, les syndicats se sont alertés d’un bond des démissions de salariés, compte-tenu des incertitudes sur la santé de l'entreprise. «Si on veut que des gens viennent travailler ici, il faudra augmenter les salaires», renchérit Frédéric Specque, le délégué CGT.
Si d’autres emplois se créent à proximité, les pouvoirs publics accorderont-ils toujours autant d'attention à Arc ? La question hante Patrice Bollengier (CFE-CGC). «Ce qui compte pour les collectivités, c’est que les gens aient un emploi, pas forcément que cela soit chez Arc. Quand les usines de batteries seront là, le groupe sera peut-être moins prioritaire», spécule le syndicaliste, alors que le groupe va devoir encaisser des investissements encore colossaux pour basculer ses fours vers l’électrique. Dans la région, l’argument ne convainc pas tout le monde. «Les gigafactories ne vont pas ouvrir demain. Et même si de l’emploi se crée à Dunkerque, l’agglomération de Saint-Omer mettrait des années à se remettre du choc de la disparition d’Arc», considère le conseiller régional Philippe Beauchamps. Mais l’élu le reconnaît, si la cristallerie n’a pas réussi son retournement d’ici là, «on en reparlera».



