Au Bourget, l’aéro fait son show pour attirer de nouvelles recrues

Réunies au salon du Bourget, les entreprises de l’aéronautique tentent de convaincre jeunes et demandeurs d’emploi que la décarbonation de l’aviation donnera du sens à leur travail. Un discours primordial pour trouver les 25 000 personnes à recruter en 2023.

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Salon du Bourget 2023 - L'Avion des métiers
Une classe de 6e option aéronautique du collège Ariane de Vernon (Eure) s'initie à la peinture d'avion en utilisant la réalité virtuelle, au stand "L'Avion des métiers" du salon du Bourget.

Louis, 12 ans, le sait déjà : il veut devenir ingénieur. « Si possible dans l’aéro, sinon dans l’énergie ou la mécanique industrielle… » Ce vendredi 23 juin, premier jour d’ouverture du salon du Bourget au grand public, il est venu avec sa classe de 6e « option aéronautique » du collège Ariane de Vernon (Eure), accompagné de la professeure documentaliste de l’établissement. « On a vu plein de nouvelles technologies, des robots, des nouveaux matériaux… » Et l’impact de l’aviation sur le climat ? « Justement, je veux changer ça ! C’est un peu ça le travail d’un ingénieur, non ? Inventer des choses, les concevoir, les fabriquer, pour rendre le monde meilleur… »

Aucun professionnel de l’aéronautique ne semble lui avoir soufflé un propos pourtant récité comme un mantra par tous les représentants du secteur au salon du Bourget : « L’avenir, c’est l’avion décarboné, et on a besoin de jeunes engagés et soucieux du climat pour y parvenir le plus vite possible », argumente par exemple Philippe Dujaric, directeur des affaires sociales et de la formation au Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas). Le DRH France d’Airbus, Mikaël Butterbach, quitte rapidement le lancement de la campagne « L’aéro recrute » - 10 000 offres d’emploi sont proposées par 200 entreprises présentes au salon. Il doit accueillir la cinquantaine de collégiens venus d’Occitanie dans un ATR volant au SAF (carburant aérien durable). « On va les convaincre de nous rejoindre ! », plaisante-t-il, rappelant qu’Airbus vient de signer son 2 000e contrat permanent de l’année, sur les 3 500 visés.

Les entreprises forment elles-mêmes

Le Gifas prévoit un total de 25 000 recrutements dans l’aéronautique, en France, en 2023, contre 7 000 à 10 000 habituellement. La montée en cadence et le développement lié aux nombreux projets tirent les besoins de personnel, en production et en ingénierie, vers le haut. Faute de candidats, l’activité des entreprises est ralentie. « On renonce à certains contrats parce qu’on ne peut pas les honorer », confie le représentant d’un équipementier. « Les PME n’arrivent pas à faire tourner leurs machines car elles n'ont pas assez d’opérateurs, regrette également Clémentine Gallet, présidente du comité Aéro PME du Gifas. Les formations dont nous avons besoin existent, mais elles ne se remplissent pas. Il faut redonner de l’attractivité à nos métiers. » Quand les PME peinent à produire, les grands groupes leur envoient des salariés en renfort, pour éviter les ruptures d’approvisionnement, témoigne Clémentine Gallet, qui se félicite de la « solidarité » entre entreprises du Gifas.

Inaya, 12 ans, elle aussi au collège Ariane de Vernon, « adore peindre » et découvre avec surprise le métier de « peintre d’avion ». C’est d'ailleurs un de ceux qui sont en tension dans l’aéro. Satys, groupe de 2 500 salariés environ, en recherche 80 en ce moment, en plus de 20 étancheurs, 20 metteurs au bain, 10 contrôleurs CND (contrôle non destructif). « Il n’existe pas de formations à ce métier, ce sont les entreprises qui forment », explique Christelle Fournier, responsable RH « traitement de surface » chez Satys. Elle insiste : « nos recrutements sont ouverts à tous, puisque justement nous formons. » Même argument pour Alexandre Doublier, de Sabena Technics, qui accueille les jeunes au stand « Mécanicien avionique » de l’espace « L’Avion des métiers ». « On communique beaucoup sur le fait que ce sont des métiers accessibles avec un bac pro », précise le jeune homme. Qui bien sûr met en avant la participation des futurs diplômés à la décarbonation du secteur…

Les reconversions d'adultes en renfort

« Les jeunes scolaires ne suffiront pas, il faut convaincre les demandeurs d’emploi, d’où qu’ils viennent, que nous pouvons les former. Il faut six mois pour devenir peintre d’avion », indique Philippe Dujaric. Le Gifas a signé, vendredi 23 juin, une convention avec Pôle emploi pour organiser des immersions en entreprise des demandeurs d’emploi, mettre en place des périodes de formations en entreprise, des préparations opérationnelles à l’emploi... « Des dispositifs connus des grands groupes, moins des PME, auprès desquelles nous allons communiquer via un webinaire pour qu’elles s’en emparent », veut croire le responsable formation du Gifas. Airbus compte ainsi former 1 500 demandeurs d’emploi en France et leur permettre de décrocher un CQPM, certificat de la métallurgie.

Pour trouver leurs salariés, les entreprises bouleversent leur approche du recrutement. Latécoère, 6 000 salariés, a 100 postes ouverts en ce moment. Tous les métiers de la production sont concernés, ajusteurs, câbleurs… D’autres encore dans les fonctions support. « Nous avons changé plusieurs choses, explique Magali Fajal, responsable développement RH et formation pour Latécoère en France. Nous sommes beaucoup plus multicanaux qu’avant dans notre sourcing, nous formons nous-mêmes, avec des établissements partenaires, aux compétences dont nous avons besoin, et nous avons été obligés de renforcer nos moyens RH. »

Un marché de candidats

Présence accrue sur certains job boards, recrutements aux RH, renforts ponctuels venus d’une région moins recruteuse quand une autre en a besoin… La responsable RH s’apprête à lancer un webinaire en direction de ses managers pour les sensibiliser aux bonnes attitudes à adopter dans un marché du recrutement devenu « un marché de candidats, dans lequel le candidat est la star ». Mettre en avant les valeurs, donc l’avion décarboné, l’organisation du travail, donc le télétravail, la cohérence de la politique RSE, donc l’accès à vélo ou en transports en commun au site, en centre ville de Toulouse (Haute-Garonne). « Il faut également apprendre aux managers à dégrader leurs attentes, reconnait Magali Fajal. Un manque en langues peut être facilement comblé. » Le directeur industriel d’un concurrent attend que la responsable RH soit libre, plein de questions sur le groupe, ses missions à l’étranger et ses carrières. En position de force, les salariés n'hésitent pas à venir faire leur marché au Bourget.

Peu après 14 heures, les stands se vident soudainement. Sur le tarmac, à l'extérieur des bâtiments du salon, la vie se fige. Tous ont les yeux rivés vers le ciel. Le Rafale fait son show pendant de longues minutes, applaudi après avoir quelque peu alourdi le bilan carbone de l'évènement...

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