La filière aéronautique française confrontée «à une vraie galère» pour recruter

Les commandes dans l’aviation civile et militaire sont au beau fixe, mais la filière aéronautique peine à respecter les objectifs de livraisons. La pénurie de compétences, première cause de ralentissement d’activité dans la chaîne d’approvisionnement, contraint les entreprises à déployer des trésors d’ingéniosité pour pourvoir aux 25 000 postes ouverts cette année..

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Airbus
La filière aéronautique compte effectuer 23 000 recrutements cette année, mais va-t-elle y parvenir? Si les grands donneurs d'ordre s'en sortent, PME et PMI ne sont pas logées à la même enseigne...

La demande d’avions et d’équipements de défense est là, mais les bras manquent pour les produire. C’est le constat qu’ont dressé les responsables du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas), jeudi 27 avril, à l’occasion de sa traditionnelle conférence de presse annuelle organisée à Paris. «Certaines PME n’arrivent pas à faire tourner leurs équipements aujourd’hui parce qu’ils n’ont personne à mettre dessus, a confié Clémentine Gallet, présidente du comité Aéro PME du Gifas et de l’entreprise Coriolis Composites. C’est une vraie galère et c’est ce qui tend le plus la capacité de la filière à produire. On est tellement aux abois qu'une entreprise du secteur a récemment pris le temps de former un ancien boulanger.»

Des difficultés qui expliquent en grande partie le décalage entre une forte demande mais une offre industrielle à la peine. «La demande en termes de passagers et de vols est presque revenue au niveau d’avant-crise, mais la chaîne d’approvisionnement n’est pas revenue à son niveau de 2019», a résumé Guillaume Faury, président du Gifas et président exécutif d’Airbus. Alors que l’ensemble de la filière a enregistré en 2022 un niveau de commandes supérieur aux années d’avant-crise, à 65,8 milliards d’euros, contre 30,9 milliards d’euros en 2019, son chiffre d’affaires ne connaît pas la même dynamique. Ce dernier s’est élevé en 2022 à 62,7 milliards d’euros, en hausse de 13,6%, mais loin du niveau atteint en 2019 avec cette année-là un chiffre d’affaires de 74,3 milliards d’euros.

L'emploi, le problème numéro un

Pénurie de matières premières, manque de composants, inflation… Certes, ces difficultés persistent. «Mais des solutions sont trouvées au cas par cas avec les donneurs d’ordre et les sociétés qui sont en difficultés», soutient Didier Kayat, président de Groupe des Equipements Aéronautiques et de Défense (GEAD) du Gifas et directeur général de Daher. Outre la «task force», née durant la pandémie et se réunissant chaque mois pour prendre le pouls de la filière, le recours accru à la médiation tendrait à limiter les situations périlleuses.

C’est donc le sujet de l’emploi qui constitue la problématique numéro un pour les acteurs de la filière aéronautique. «Le prix de l’énergie reste un paramètre d’incertitude pour beaucoup d’acteurs, mais le sujet de l’emploi est repassé devant», a appuyé Guillaume Faury. Du coup, pour pourvoir aux plus de 25 000 recrutements (dont 7000 alternants) que compte effectuer la filière en 2023, les entreprises vont devoir batailler ferme. D’autant que le niveau d’embauches est encore plus important que celui de 2022, avec alors 18 000 recrutements.

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Des PME trop peu outillées pour attirer les talents

Si les donneurs d’ordre que sont Airbus, Safran, Thales et Dassault Aviation –  représentant un peu plus de la moitié de ces recrutements – parviennent à faire le plein, les plus petites entreprises ont davantage de mal. Ajusteurs, opérateurs commandes numériques, chaudronniers… «On a du mal à trouver de la main d’œuvre en particulier au niveau des techniciens, a détaillé Clémentine Gallet. Les écoles de formation ne sont d’ailleurs pas remplies. Les outils sont en place, mais pas les candidats.» Et d’ajouter : «la filière nucléaire fait un appel de ressources au niveau des ingénieurs et de techniciens avec des compétences identiques au nôtre, une petite bataille est en train de se jouer».

Résultat : la filière se secoue pour séduire les talents. Le site laerorecrute.fr, lancé en avril 2022 et sur lequel sont publiées des offres, ne suffit visiblement pas. «On a réalisé que beaucoup de PME n’étaient pas outillées pour attirer des candidats», relève Clémentine Gallet. Pour la première fois, le Gifas s’est donc attelé à une vaste campagne d’appels téléphoniques auprès des PME pour mieux spécifier leurs besoins et faire remonter les offres. Une convention va par ailleurs être signée avec Pôle Emploi pour améliorer la circulation de l’information en régions liée aux demandes des entreprises.

L'aéro en quête de profils féminins

Reste que les entreprises sont souvent amenées à devoir elles-mêmes se prendre en main, comme en témoigne la multiplication des formations internes créées au sein de certaines sociétés. Le Gifas scrute aussi la réforme en cours au niveau des lycées professionnels – dont une vingtaine est dédiée à l’aéronautique – qui pourrait améliorer l’orientation des élèves. La situation de l’emploi est si aigüe qu’elle en amène certains à des initiatives surprenantes. C’est le cas par exemple de la société Lisi, près de Belfort, qui est allée distribuer des tracts aux caissières d’un supermarché situé à proximité pour les inciter à faire candidater leurs enfants.

La filière compte bien s’appuyer sur le salon aéronautique du Bourget, organisé du 19 au 25 juin, pour faire connaître ses besoins. Outre le désormais traditionnel Avion des métiers, l’événement sera pour la première fois accessible gratuitement aux demandeurs d’emploi ainsi qu’aux lycéens et étudiants. Un effort va être réalisé pour accueillir plus de collégiens et de lycéens qu'à l'accoutumée. L’occasion de montrer également que le secteur peut intéresser les profils féminins. La part des femmes au niveau de la filière augmente, s’élevant aujourd’hui à 27%, mais la marge de progression reste importante.

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