Leur présence en force, parmi les quelque 13000 start-up présentes à la 10e édition de Viva Technology du 11 au 14 juin, cache mal une période difficile pour les pépites tricolores. «On sent que le climat s’est durci au cours des derniers mois», observe ainsi Frédéric Moinet, cofondateur de Geolinks, une deeptech issue du CNRS en 2020, spécialisée dans la surveillance des sous-sols.
Fondée en 2020, la start-up de 11 salariés, dont six chercheurs, a récolté 1,2 millions d'euros avec le fonds souverain européen EIT InnoEnergy, incluant une mise à disposition de services stratégiques pour accompagner son développement. Elle cherche maintenant à lever quatre millions en amorçage, mais se heurte à des investisseurs frileux dans un contexte actuel incertain. «Nous avons contacté un peu plus d’une centaine de fonds depuis 12 mois, et n’avons retenu l’attention que d’une dizaine»,assure l’entrepreneur. Si un fond deeptech a finalement rejoint Geolinks pour structurer son tour de table, le montage n'est pas encore totalement bouclé et les investisseurs sont plus réticents à s'engager que par le passé. Frédéric Moinet estime qu’un an plus tôt, sa levée de fonds aurait déjà été bouclée.
La tentation du marché américain
«Il apparait plus difficile pour les start-up de lever des fonds en ce moment» confirme Brigitte Leridon, PDG et cofondatrice de Pioniq Technologies. Cependant, la deeptech, également issue des laboratoires du CNRS et qui développe une micro-batterie sans matériaux critiques ni risques d’emballement thermique, a réussi l’année dernière à lever deux millions d’euros en pré-amorçage auprès du fonds Quantonation de l’investisseur Charles Beigbeider, spécialisé dans le quantique.
La start-up, qui se dit « très courtisée » par des fonds américains, vise maintenant une levée de fonds en amorçage de sept millions d’euros d’ici la fin de l’année. Pour l’heure, l’objectif est de rester en Europe, mais Brigitte Leridon n’est pas certaine de pouvoir garder ce cap à long terme. «Nous recherchons des fonds vraiment spécialisés dans la DeepTech, à l’instar de Quantonation, et qui soient prêts à nous accompagner dans un investissement à long terme, seule condition pour développer une technologie de rupture. Cette culture est parfois plus répandue chez les VC états-uniens que chez certains VC européens, bien que nous ayons déjà des prises de contacts avec d’autres fonds européens rompus au financement de DeepTech».
En effet, pour Pioniq, l’objectif est de produire massivement des batteries pour les véhicules électriques ou le stockage stationnaire d’ici 10 ans, et une mini batterie d’ici quatre ans. Et il essentiel de ne pas aller trop vite, sous peine de commettre des erreurs stratégiques.
Or estime la chercheuse, les réticences à la prise de risque de certains fonds sont d’autant plus regrettables que les start-up françaises bénéficient par ailleurs «d’un système d’accompagnement fantastique au démarrage» et bien sûr de laboratoires de recherche de grande qualité. «En France on arrive à lever jusqu’à 30 millions mais quand il faut aller chercher 100 millions c’est plus compliqué. Et à un moment donné, quand les startups grossissent, la question se pose d’un investissement à l’échelle européenne ou même hors Europe, sauf lorsque un investissement public d’ampleur est susceptible de prendre le relai.» confirme Brigitte Leridon.
Le passage à l'échelle compliqué en Europe
«Aux Etats Unis il y a une culture entrepreneuriale scientifique dans les fonds. Les investisseurs ont un doctorat en biologie ou en médecine, alors qu'en France l’entrepreneuriat est plus financier, avec une demande de retour sur investissement plus rapide, complète Sidarth Radjou, CEO de la biotech Okomera. Mais on ne peut pas faire du profit pendant qu'on développe une molécule.» La jeune pousse reproduit sur une puce micro fluidique ou organoïde des cellules cancéreuses afin de personnaliser des traitements ou de tester de nouvelles molécules.
Issu d'une dizaine d'année de recherche au sein de l'institut Pasteur, la start-up a déjà levé 10 millions d'euros, essentiellement en France – contre quelque 300 millions pour ses concurrents américains – et prépare un nouveau tour de table l'année prochaine. Sidarth Radjou estime très compliqué de réunir de telles sommes au sein de l'Union européenne. Toutefois, l'entrepreneur dit susciter plus d'intérêt des responsables politiques français depuis l'arrivée de Donald Trump au pouvoir aux Etats-Unis.
Comme l’a rappelé la Commission européenne le 28 mai lors de la présentation de son plan d'accompagnement des start-up, si l’Europe crée plus de jeunes pousses que les Etats-Unis, seules 8% des scale-up (celles passées à l’échelle) mondiales sont basées en Europe. En 15 ans, 30% des licornes européennes se sont délocalisées hors de l'Union. Un retard, pointé par le rapport Draghi, auquel Bruxelles veut remédier en créant un fonds d'investissement public-privé, «ScaleUp Europe», qui devrait allouer près de 10 milliards d'euros de financements aux start-up en phase de montée en puissance. Pour accompagner notamment la mise à l'échelle de technologies «à haut risque et à forte intensité de capital nécessitant des investissements supérieurs à 100 millions d'euros», a avait rappelé la Commissaire européenne en charge des start-up Ekaterina Zaharieva.



