L'Usine Nouvelle – Plus favorable à l’environnement, la végétalisation de l’assiette permet-elle de regagner en souveraineté ?
Charlie Brocard – Nous ne sommes pas autosuffisants en poulets et nous importons de plus en plus de viande de bœuf. L’Union européenne ne couvre que 42 % des besoins de son alimentation animale, ce qui implique une dépendance, en particulier aux tourteaux de soja d’Amérique du Sud. Donc oui, la végétalisation peut aider à recouvrer une indépendance alimentaire, en faisant baisser les importations et en libérant des terres pour le maraîchage ou la nourriture des animaux.
Nous ne sommes pas autosuffisants en fruits et légumes non plus...
Ces produits impliquent plusieurs sujets : l’agriculture, le climat, le modèle économique. Certaines de ces filières sont bien plus compétitives à l’étranger. Nous pourrions produire plus de fruits et légumes, mais pas au même tarif. Il faut soit que nos filières deviennent plus compétitives, soit que les ménages puissent acheter ces produits plus chers. Mais cela ne se décrète pas, cela dépend du budget que l’on alloue à l’alimentation et des politiques publiques qui le permettent.

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Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Certains industriels de l’agroalimentaire expliquent se heurter à une faible demande pour les protéines végétales...
Qui de la demande ou de l’offre dicte ces conditions ? C’est le serpent qui se mord la queue. Une demande qui adviendrait toute seule, cela n’existe pas. Elle est façonnée par un ensemble de facteurs. Elle dépend de la disponibilité et de la visibilité de l’offre dans les magasins ou la restauration, où les produits carnés sont mis en avant. Mais aussi du prix, et donc des subventions allouées aux acteurs. Le premier secteur à bénéficier de la PAC est l’élevage bovin. Les récits autour de l’alimentation entrent aussi en jeu. Si, depuis cinquante ans, la consommation de viande explose, ce n’est pas seulement parce que nous sommes plus riches, mais aussi parce que cette consommation a été valorisée socialement et que les produits carnés ont été rendus disponibles et peu chers.
Vous ne pensez pas que les gens ont juste été contents de s’acheter de la viande plutôt que de manger de la soupe aux choux ?
Je dis que les consommateurs évoluent dans un environnement : l’offre, le prix, l’information, les normes sociales. Et sur la viande, on a coché toutes les cases. On a aussi créé des formats pratiques qui n’existaient pas : les lardons, les aiguillettes prédécoupées… Si on veut végétaliser l’assiette, il faut jouer sur tous les paramètres.
Quelles mesures seraient rapides et pas trop coûteuses à mettre en place par les pouvoirs publics ?
La première mesure, c’est la transparence sur la présence de produits végétaux dans les lieux d’achat. Y en a-t-il moins chez Lidl ou Carrefour ? Dans un restaurant d’un quartier populaire ou d’un quartier branché ? Dans un deuxième temps, on pourrait imposer un seuil de produits végétaux dans la restauration commerciale. Il y a déjà une obligation réglementaire sur le bio et le durable dans les cantines. Dans la grande distribution, cela pourra aussi être mis en place. Il existe déjà une obligation de 20 % de vrac pour 2025, donc pourquoi pas un seuil sur le végétal ?
Ce serait une sacrée contrainte pour les distributeurs...
Certains acteurs privés à l’étranger ont décidé d’eux-mêmes de rééquilibrer leur balance entre protéines végétales et animales. C’est le cas de Lidl, en Allemagne. Cela pourrait passer par des accords volontaires, avant une étape réglementaire. La dernière mesure forte, qui ne coûterait rien à l’État, ce serait de travailler sur la publicité en réduisant l’exposition à de la consommation non durable aux heures de grande écoute. Cela a été fait en Corée du Sud ou au Royaume-Uni pour les produits gras ou sucrés.
Quel rôle peuvent jouer les industriels de l’agroalimentaire ?
Ils peuvent faire évoluer leurs recettes. Par exemple, toujours au Royaume-Uni, Sainsbury’s a introduit des protéines végétales dans ses lasagnes pour réduire la part de protéines animales. Il l’affiche sur le packaging, il n’y a pas de tromperie du consommateur. Cela a un effet direct sur la consommation et un effet indirect, en familiarisant le consommateur avec des recettes plus végétales, qu’ils peuvent reproduire chez eux. Et bien sûr, il y a une place pour l’innovation, avec des produits préparés végétaux qui sont appétissants. Les industriels en sont conscients, et pas seulement les nouveaux entrants. La première marque de produits végétaux, Garden Gourmet, appartient à Nestlé.
Quels sont les leviers culturels pour végétaliser l’assiette des Français ?
On pourrait créer un nouveau récit autour d’une gastronomie française adaptée aux enjeux actuels, qui remettrait au goût du jour des plats oubliés avec plus de légumineuses. Notre gastronomie est dynamique, elle intègre aussi d’autres cultures, comme le montre le succès du falafel. Il faut un récit qui embarque toutes les classes sociales, pas seulement les plus aisées.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3734 - Septembre 2024



