Afin de renforcer son navire amiral de Loos (banlieue de Lille), le groupe Kuhlmann Europe, fabricant de produits de purification et de traitement de l’eau détenu par le chimiste belge Tessenderlo, sort en 2025 le chéquier pour près de 55 millions d’euros d’investissements qui s’étaleront jusqu’en 2027. Concrètement, les fonds seront dispatchés entre trois projets majeurs : 35 M€ pour renouveler les colonnes de chloration du site ; 15,5 M€ pour se connecter au réseau très haute tension de RTE d’ici à janvier 2027 ; et la construction d’une route en direction de Loos, pour fluidifier les flux logistiques et renforcer la sécurité. L’usine du Nord, fondée en 1825 par le professeur Frédéric Kuhlmann, assure près des ¾ de la production totale du groupe.
Sel, eau et électricité
À cela s’ajoute une rallonge de 20 M€ sur les cinq prochaines années pour favoriser la mise au point de nouvelles molécules, l’amélioration des traitements et la purification de l’eau, ou encore l’élimination des micro-plastiques et des PFAS. « Le site de Loos s’étend sur environ 33 hectares, nous utilisons à peine 15 hectares aujourd’hui, donc, nous nous préparons à l'arrivée de nouvelles activités en lien avec nos molécules », précise Éric Delhuielle, directeur de Kuhlmann Europe.
Royaume-Uni, Benelux, Allemagne, Suisse… Le groupe spécialisé dans la chimie inorganique livre principalement du chlorure ferrique (FeCl3), de la soude caustique (NaOH) et de la javel (NaClO). Ses clients : les stations d’épuration européennes, en particulier celles construites au cœur de grands bassins de population, et, dans une moindre mesure, les industriels. Sur le Vieux Continent, le groupe dispose de deux autres sites de production (en Belgique et en Suisse), qui sont plutôt considérés comme « des opportunités logistiques » pour s’assurer d’une chaîne d'approvisionnement efficace.
Positionné sur l’ensemble du cycle de l’eau
« Typiquement, si l'on prend un fleuve ou de l’eau de forage, nous avons une eau brute qui nécessite une potabilisation avec du chlorure ferrique et de la javel. Ensuite, l’eau sera distribuée, consommée, puis l’eau usée passera en station d’épuration où elle sera traitée grâce à nos produits, pour ensuite retourner au fleuve », schématise Denis Perruchot, directeur commercial du groupe. Dans cette opération, le chlorure ferrique sert de coagulant, agissant comme un aimant pour capter toutes les impuretés, la javel assure la désinfection, tandis que la soude s’emploie comme régulateur du pH.

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Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Implanté en bordure de la rivière Deûle – 95 % des matières entrantes arrivent par voie fluviale – le complexe de Loos produit près de 500 000 t/an de produits chimiques. « Nous essayons de faire de Loos un véritable hub pour maximiser la production et diluer les coûts fixes à la tonne », résume Denis Perruchot. « Vous avez deux piliers à Loos : un pilier chlorure ferrique, 350 000 t/an, et un pilier chloro-alcali, avec de l’électrolyse, pour produire de la soude, consommée en partie avec du chlore pour faire de la javel, environ 100 000 tonnes, et enfin l’excédent de chlore non-consommé qui est envoyé dans un brûleur pour produire de l’HCl de synthèse haute pureté », complète le directeur commercial. Sur l’emploi, le site des Hauts-de-France fait travailler 156 collaborateurs sur les 180 que compte le groupe.
Pour éviter des ruptures dans l’approvisionnement – les stations d’épuration fonctionnant 24h/24 – Loos possède des cuves de stockage d’une capacité de 3 500 tonnes de chlorure ferrique, 2 000 tonnes de soude, et 600 tonnes de javel pour pouvoir assurer les livraisons aux clients pendant quelques jours, en cas de maintenance ou d’arrêt provisoire de la production. Kuhlmann se charge aussi de piloter les niveaux de stockage des réservoirs des clients et réalise les réapprovisionnements en conséquence.
Une chimie minérale en crise
« Aujourd'hui, nous avons une empreinte carbone quatre fois inférieure à celle de nos concurrents », affirme Éric Delhuielle. « Nous sommes aussi engagés à réduire de 42 % nos émissions de scope 1 et scope 2 d’ici à 2032 grâce à de nombreuses initiatives technologiques». L'un des piliers de cette stratégie consiste à développer encore davantage les boucles d'économie circulaire. Exemple avec le décapage de bobines d’acier, où Kuhlmann fournit l’acide chlorhydrique, nécessaire pour enlever les oxydes de surface. Ce processus génère de l’acide chargé en fer, que le chimiste bicentenaire traite dans l’optique de produire son chlorure ferrique. Dans l’industrie des engrais ou encore le recyclage du PVC, les molécules chlorées seront également récupérées pour être réintroduites dans les procédés.
Cependant, la production de chlore et de soude reste balbutiante en Europe. Selon les données de l’association Euro Chlor, branche du Cefic qui suit l’évolution de ces deux composés chimiques, les taux de capacité dans les usines ont oscillé entre 65 % et 75 % sur les trois premiers mois de l’année, des taux à peine meilleurs que l’année précédente, avec des coûts fixes qui, eux, continuent de grimper. Filières électro-intensives très sensibles au prix de l’électricité, produits corrosifs nécessitant d’importants investissements dans les équipements… Le chlore, la soude ou l’acide sulfurique restent à l’heure actuelle entre les mains de producteurs européens, mais l’augmentation des capacités d’électrolyse, notamment en Chine, pourrait rebattre les cartes dans les prochaines années.



