Dossier

[Story] Ineos, le géant de la pétrochimie devenu disrupteur en série

Le pétrochimiste britannique Ineos déroute et surprend. En moins de trente ans, il est devenu un géant mondial, nourrissant des projets colossaux et poursuivant des diversifications inattendues.

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Sur sa plate-forme d’Anvers, Ineos a engagé 2,7 milliards d’euros pour construire un vapocraqueur.

Cette année, Ineos n’a pas gagné le Tour de France. Engagé depuis 2019 seulement, il avait d’emblée remporté l’édition en surfant sur les succès de l’équipe cycliste Sky, qu’il venait tout juste de reprendre. En sport, en deux ans, Ineos s’est aussi engagé en voile pour le défi britannique de l’America’s Cup, en Formule 1 avec Mercedes, ou encore avec le club de football de l’OGC Nice. Autre décor, autre domaine : Ineos a décidé de se lancer dans la construction automobile. Avec très probablement pour rampe de lancement industriel la reprise de l’usine Smart de Hambach, en Moselle, où il entend remplacer la production d’une citadine électrique par celle d’un 4 x 4 thermique… Tous ces projets sont pourtant très loin du cœur de métier du groupe. Ineos, c’est avant tout un géant pétrochimique de 23 000 salariés dans le monde, doté de capacités de 60 millions de tonnes par an, et classé dans le top 10 mondial de l’industrie chimique. Avec une très forte intégration en pétrole et gaz en amont, qui pèsent pour près de la moitié de son chiffre d’affaires de 61 milliards de dollars en 2019. Alors qui est Ineos, dont le mystère est encore épaissi par son indépendance, le groupe n’étant pas coté en Bourse, et par son président, fondateur et principal actionnaire, Jim Ratcliffe, qui décline quasiment toute demande d’interview ?

L’histoire démarre en 1992 avec un homme, Jim Ratcliffe. Car Ineos, c’est d’abord lui. Aujourd’hui milliardaire, ce Britannique de 68 ans a commencé sa carrière comme ingénieur chimiste avant de se tourner vers la finance et le capital-risque. À 40 ans, il devient industriel et fonde Inspec pour acquérir des activités chimiques de BP. Six ans plus tard, il crée Ineos en reprenant à nouveau des actifs de BP, s’ancrant sur la plate-forme chimique d’Anvers (Belgique). C’est l’époque où l’industrie chimique ne rêve plus que de produits de spécialités, plus rémunérateurs, et où les grands groupes font le ménage dans leurs portefeuilles, se délestant de leurs activités de pétrochimie, à plus faible valeur ajoutée, très consommatrices de cash et davantage soumises aux cycles économiques.

La construction d’un empire

Jusqu’à la crise de 2008-2009, Ineos mène plus d’une vingtaine d’acquisitions, constituant un géant pétrochimique autour d’actifs européens et américains d’ICI, de Dow, Bayer, BASF, Hoechst, Degussa ou encore de Solvay. "Pour les hommes et femmes d’affaires, Jim Ratcliffe suscite l’admiration pour avoir réussi à conserver son groupe indépendant et à construire un empire chimique à partir d’actifs délaissés", commente William Beacham, rédacteur adjoint d’ICIS, site d’informations de référence sur l’industrie chimique.

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La réussite du groupe tient beaucoup à la personnalité opiniâtre et parfois déroutante de Jim Ratcliffe. Il n’a pas peur de prendre des risques ni des décisions radicales. Dans la foulée de la crise de 2008-2009, Ineos est très affecté. Le dirigeant sollicite en 2010 le soutien du gouvernement britannique pour alléger les impôts du groupe et décaler des échéances. Refus. Il transfère alors le siège social d’Ineos en Suisse pour alléger les charges. L’exil durera jusqu’en 2016.

L’année suivante, après sa proposition éconduite de racheter les droits du 4 x 4 Defender de Land Rover pour le relancer, il engage Ineos dans l’automobile, sans aucune compétence naturelle, pour construire un modèle similaire, le Grenadier, se fixant un budget de 650 millions d’euros pour ce projet. Autre facétie, plus légère mais parlante sur l’audace du personnage : en 2018, quelques mois après avoir été anobli, il file s’installer à Monaco pour des raisons fiscales, tout en devenant un chantre du Brexit…

En matière de risque, c’est le projet d’éthane américain qui va marquer les esprits en Europe. En 2012, le patron d’Ineos enclenche un gigantesque pari industriel de 2 milliards de dollars, et totalement inédit. À l’époque, la moribonde pétrochimie américaine se voit offrir d’ahurissantes perspectives grâce à une gigantesque manne d’éthane bon marché et abondante, issu des gaz de schiste, utilisable à la fois en tant qu’énergie et matière première pour alimenter les vapocraqueurs et produire de l’éthylène, l’un des plus grands intermédiaires pétrochimiques. Aux États-Unis, le secteur subit une déflagration d’investissements. Entre 2010 et 2018, l’American Chemistry Council, la fédération américaine de l’industrie chimique, dénombrait 333 projets industriels pour 202 milliards de dollars d’investissements annoncés sur le sol américain dans la chimie ! En 2012, cette frénésie suscite des inquiétudes en Europe. Ineos, l’un des rares pétrochimistes à disposer de vapocraqueurs sur base éthane au lieu du naphta, issu de pétrole brut et abondant en Europe via l’industrie du raffinage, engage alors un vaste projet d’importation d’éthane américain, meilleur marché que celui provenant de mer du Nord. Objectif : alimenter ses complexes de Rafnes, en Norvège, et de Grangemouth, en Écosse. Le groupe modernise et renforce ses installations, sécurise des contrats d’approvisionnement à long terme, construit de gigantesques unités de stockage d’éthane et fait construire une flotte dédiée de huit navires. Les premières livraisons débarquent en 2016.

Project One, un pari audacieux

En Europe, à l’exception de Borealis, en Suède, et de Sabic, au Royaume-Uni, qui ont enclenché quelques modernisations et conversions de vapocraqueurs pour eux aussi profiter de l’éthane américain, personne n’a suivi. Mais le projet s’est révélé payant. Robert Stier, analyste principal pétrochimie de S & P Global Platts, le qualifie de "décision réellement bonne et profitable. Depuis qu’ils ont démarré ces importations, ils ont obtenu un réel avantage face aux vapocraqueurs sur base naphta, dégageant des marges hautes et très stables, au moins jusqu’au premier trimestre de cette année, avant le Covid-19".

Et Ineos est allé beaucoup plus loin. En 2018, il annonce Project One, qui vise la construction d’un vapocraqueur en Europe, à Anvers, ce que personne n’a fait depuis plus de vingt ans ! Ineos engage 2,7 milliards d’euros, un montant colossal à l’échelle des investissements européens en chimie. Le vapocraqueur, sur base éthane, évidemment, disposera de capacités de 1,45 million de tonnes par an d’éthylène, ce qui le classera parmi les plus importants au monde et le plus imposant en Europe. Sera aussi construite une unité de déshydrogénation de propane (PDH), pour produire du propylène. Prévu pour un démarrage en 2025, le complexe doit créer 450 emplois et viendra s’intégrer sur une plateforme portuaire, industrielle et chimique parmi les plus vastes d’Europe. Tout en s’appuyant sur la présence déjà forte d’Ineos sur place avec plusieurs usines de dérivés. Ce projet "dispose de tous les attributs pour en faire un investissement réussi, avec un vaste vapocraqueur sur base gaz, une intégration avec des unités de dérivés, et un emplacement dans un port majeur facilitant les importations d’éthane et l’exportation des productions", admire John Paisie, le président de Stratas Advisors.

Coupes drastiques

La réussite d’Ineos, passé d’un chiffre d’affaires de 10 milliards de dollars à plus de 60 milliards par an entre 2005 et 2019, s’est accompagnée de vastes restructurations. En reprenant une multitude d’actifs à la rentabilité parfois vacillante, le groupe a effectué des coupes drastiques pour repositionner ces activités. Lors d’un rare entretien au "Financial Times", en 2014, Jim Ratcliffe employait ces mots : "Nous sommes économiquement rationnels. S’il y a une hémorragie de cash, il faut agir. On ne peut pas vivre la tête dans le sable."

L’homme sait se montrer impitoyable. Le meilleur exemple est celui de son plus vaste complexe à Grangemouth, lequel abrite aussi la seule raffinerie en Écosse. En 2013, Ineos juge le complexe déficitaire et propose un plan de survie doté d’un investissement de 350 millions de livres sterling (environ 420 millions d’euros à l’époque) pour moderniser et adapter le site au craquage d’éthane américain. Le plan, présenté comme indispensable pour éviter la fermeture, est conditionné par l’obtention d’une aide de 9 millions de livres du gouvernement écossais et d’une avance remboursable de 125 millions du gouvernement britannique. Aux 1 300 employés du site sont proposés des gels de salaires et des baisses sur les pensions de retraite. Toutes les parties rejettent en bloc. Après quelques semaines de négociations infructueuses, la direction d’Ineos ferme toutes les unités jusqu’à l’arrêt total du complexe, menaçant de ne jamais redémarrer. Le tollé est gigantesque, mais en quelques jours, toutes les demandes initiales, avec même une interdiction de grève pendant trois ans, sont acceptées, et la victoire est totale pour Ineos. Lequel a mené par la suite tous les investissements promis et refait de Grangemouth l’une des pièces maîtresses de son réseau européen.

Accusation de greenwashing

Entre ses activités de pétrole et gaz et de pétrochimie, fondées sur des actifs parfois anciens, le groupe se conforme parfois mal avec les réglementations environnementales, notamment en Europe. Ce qui a d’ailleurs motivé Jim Ratcliffe dans son soutien au Brexit, ne cessant de fustiger publiquement des réglementations européennes trop sévères. Le groupe s’est attiré les foudres des écologistes par son activisme pour le développement d’une filière d’extraction de gaz de schiste au Royaume-Uni dans laquelle il entend jouer un rôle majeur. Le groupe subit de fait de nombreuses critiques outre-Manche, et sa reprise de l’équipe cycliste Sky a même été qualifiée de greenwashing.

Ces derniers mois, Ineos s’est mis à bouger. Il vante, désormais, le design de Project One, assurant qu’il devrait émettre moins de la moitié des émissions d’un vapocraqueur de même ampleur sur base naphta en Europe, grâce à l’utilisation d’éthane et à l’implantation des technologies les plus avancées. L’hydrogène coproduit dans les unités serait en outre récupéré pour de la mobilité. Le 22 septembre, Ineos a enfin qualifié de "plus grand contrat d’achat d’énergie éolienne pour l’industrie lourde en Belgique" son accord avec Engie, qui lui fournira sur dix ans de l’électricité renouvelable pour les besoins du futur complexe. Autre ambition phare : le recyclage de plastiques. Plusieurs projets sont en déploiement. Sa filiale Ineos Styrolution, l’un des géants mondiaux des styréniques, développe par exemple trois projets de recyclage de polystyrène en Belgique, aux États-Unis, et en France. Le 17 septembre, son usine de Wingles, dans le Pas-de-Calais, a ainsi été désignée pour accueillir une unité en 2023.

Ineos se renforce en Asie et vise le Moyen-Orient

Sur les 183 sites industriels d’Ineos dans le monde, l’essentiel est implanté en Europe et en Amérique du Nord. Mais le déploiement du groupe vers l’Asie s’accroît. En 2014, la reprise des activités de styréniques de BASF avait déjà permis à Ineos de se doter d’usines en Inde, en Corée du Sud et en Thaïlande. Autre exemple, l’acquisition des activités d’Ashland lui avait offert des sites en Chine et en Inde dès 2018. La même année, Total lui avait cédé ses deux usines chinoises de polystyrène, à Ningbo et Foshan. Enfin, en juin dernier, Ineos se relançait dans une très grande acquisition avec la reprise des dernières activités pétrochimiques de BP, pour plus de 4,4 milliards d’euros avec des usines en Chine, à Taiwan, en Indonésie, en Malaisie et en Corée du Sud. Au-delà de cette croissance externe, Ineos commence à se pencher sur sa croissance organique. En janvier dernier, sa filiale Ineos Styrolution a annoncé un projet de construction d’une vaste usine d’acrylonitrile butadiène styrène (ABS) à Ningbo, en Chine, pour 2023. Le Moyen-Orient nourrit aussi ses ambitions. Ineos a annoncé, en 2019, envisager d’investir 2 milliards de dollars en Arabie saoudite. Le projet se greffe à celui du projet Amiral de Saudi Aramco et Total, de construire un futur gigantesque complexe pétrochimique. En aval, sera édifié un complexe de dérivés. C’est dans ce cadre qu’Ineos projette d’implanter, pour 2025, trois vastes usines de dérivés utilisables dans des marchés comme les fibres de carbone, les polymères et les lubrifiants.

 

Diversification dans les gels hydroalcooliques

Ineos n’est pas à une surprise près. Au printemps, face à la crise du Covid-19, le groupe a lancé d’urgence un projet industriel pour lutter contre la pandémie, en se positionnant sur les gels hydroalcooliques. L’idée pourrait paraître saugrenue puisque le groupe n’était pas sur ce segment. En revanche, c’est l’un des plus grands producteurs mondiaux de deux intermédiaires : l’isopropanol et l’éthanol. Entre mars et mai, le pétrochimiste a ainsi construit, à chaque fois en une dizaine de jours, pas moins de six unités de production de gels dans le monde, d’une capacité chacune de 1 million de flacons par an. Après deux premières unités au Royaume-Uni et en Allemagne, Ineos en a ajouté deux autres en France sur ses sites de Lavéra (Bouches-du-Rhône) et d’Étain (Meuse). En mai, il a lancé les deux dernières aux États-Unis, à Little Rock (Arkansas) et Neville Island (Pennsylvanie). Le groupe en a profité pour établir une nouvelle division, Ineos Hygienics, signe d’un engagement qui n’est plus seulement d’urgence mais voué à s’inscrire dans la durée. D’ailleurs le groupe produira bientôt des distributeurs de gels et des lingettes désinfectantes.

 

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