SNF, champion discret des polyacrylamides

Leader mondial de la chimie pour le traitement de l’eau, avec 21 sites industriels, 6 500 salariés et un projet de plus de 100 millions en France, le groupe français SNF préfère l’ombre à la lumière.

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Pour traiter l’eau, le groupe SNF utilise un procédé utilisant des polyacrylamides, à température ambiante donc économe en énergie. © Pascal Guittet

L'ensemble d’une vingtaine de vastes bâtiments vert sapin ne mentionne aucun nom, ne porte aucun logo. Sur les 80 hectares du site, l’une des rares mentions de SNF se lit sur la grille d’entrée du complexe. C’est ici, à Andrézieux (Loire), à une vingtaine de minutes en voiture de Saint-Étienne et en toute discrétion, que se niche ce groupe français, avec son siège social planté au milieu de l’usine. SNF n’est pourtant pas n’importe quelle entreprise. C’est le leader mondial des polyacrylamides, dont il détient 48% du marché mondial. Son premier poursuivant ne dépasse pas 10%...

À la fin juin, sur les douze derniers mois, SNF a généré un chiffre d’affaires de 3,3 milliards d’euros, dont plus 80% avec son activité polyacrylamides. Ces polymères hydrosolubles, qui se présentent sous forme d’émulsions ou de poudres, sont un maillon indispensable du traitement de l’eau. "Nous sommes des spécialistes de la chimie de l’eau. Plus de 95% de ce que nous produisons vont dans le domaine de l’eau, que ce soit pour recycler, traiter et préserver l’eau ou pour réduire la consommation d’énergie, donc l’empreinte carbone", décrit Pascal Remy, le PDG.

La moitié des ventes concerne le traitement d’eaux municipales et industrielles. SNF sert 750 millions de personnes et plus de 10 000 sites industriels sur la planète. En France, ses plus gros clients sont Veolia, Suez et Saur, mais aussi les municipalités et des industries. Ses activités sont centrées sur la dépollution et le recyclage de l’eau. Les deux autres marchés d’application adressent les besoins en économie d’énergie et en réduction de l’empreinte carbone : l’extraction de pétrole et de gaz (14% des ventes) et l’extraction minière (13%), très gourmandes en eau.

Un procédé de "chimie douce"

Dans les deux cas, les polyacrylamides permettent une optimisation des procédés et une réduction des apports en eau. "Pour produire un baril de pétrole, il faut environ 20 barils d’eau. Nous réduisons ce ratio de trois à six fois en accroissant la viscosité de l’eau et en offrant un pouvoir de balayage plus fort dans les réservoirs. Les besoins en eau sont moindres, de même que l’énergie nécessaire au pompage de ces eaux d’extraction et l’empreinte carbone de chaque baril produit", illustre Pascal Remy.

Les polyacrylamides trouvent aussi quelques applications dans des marchés de niche (papier, agriculture, textile, cosmétique). Le portefeuille de 1 090 produits, dont une multitude de grades de polyacrylamides, comprend aussi des coagulants et des dispersants.

Le groupe naît dans la périphérie de Saint-Étienne en 1978. René Pich, le fondateur, parie sur les spécialités chimiques pour le traitement de l’eau. Pascal Remy évoque une "famille de molécules efficaces et peu chères, une chimie douce. Plus vous êtes proches du pétrole, plus vous consommez d’énergie car vous avez recours à des réactions sous pression, à très haute température. Alors que nos monomères sont produits par voie enzymatique, à température ambiante et sous pression atmosphérique. Soit une grande efficacité énergétique, car nous produisons avec peu d’énergie et peu d’eau".

Ces productions relèvent toutefois de la réglementation Seveso seuil haut. En 2002, SNF s’installe d’ailleurs à Andrézieux pour s’éloigner du périmètre urbain. Un déménagement prévu en 2006, mais accéléré par la catastrophe AZF.

L’entreprise a privilégié un marché de spécialités chimiques axé sur les volumes. "Notre métier, c’est la complexité des spécialités, mais les marges des commodités", commente son PDG, estimant que cette activité "n’est pas assez rentable pour les grands chimistes de spécialités et trop compliquée pour les chimistes de commodités. C’est l’une de nos forces, car les acteurs ne sont pas nombreux dans notre domaine".

Et avec le traitement de l’eau, SNF a vogué sur un segment porteur. Surtout récemment. Si le groupe a mis trente ans pour franchir 1 milliard d’euros de ventes annuelles, elles ont plus que triplé ces treize dernières années, portées en particulier par le "mouvement vers un monde plus propre, plus sobre, moins carboné", souligne Pascal Remy.

Une forte présence à l’international

SNF trouve ses origines en France, avec également une petite usine à Saint-Avold (Moselle), mais s’est vite déployé à l’international, où il compte 19 usines, avec une très forte densité en Amérique du Nord (8 sites aux États-Unis), mais également en Chine, en Corée du Sud, en Inde, en Indonésie, en Australie, en Russie et au Brésil.

Au total, il dispose de 1,2 million de tonnes par an de capacités de production de polyacrylamides dans le monde. Soit presque la moitié du total mondial, qui s’élève à 2,5 millions de tonnes. Cette forte présence internationale se reflète aussi dans la proportion des ventes à l’export : 98% ! SNF conserve toutefois une forte implantation salariale en France, où officient 1 350 de ses 6 500 collaborateurs, essentiellement sur le complexe d’Andrézieux.

Et s’il investit partout sur la planète, entre 300 et 350 millions d’euros par an, il n’oublie pas la France. Depuis quelques années, le groupe travaille sur l’un des plus importants projets chimiques nationaux : un investissement de 110 à 160 millions d’euros pour établir un second complexe de polyacrylamides en France, sur le port de Dunkerque (Nord). Plus d’une centaine d’emplois sont à la clé.

Sur les 50 hectares attribués, les travaux d’infrastructures commenceront avant la fin de l’année. La construction des premières lignes pourrait démarrer l’an prochain, pour une mise en service à la fin 2022. La première étape établira des capacités de 60 000 tonnes par an, avant de probables renforcements.

Le choix de Dunkerque a été motivé par l’ouverture portuaire vers l’export, la proximité avec la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, mais aussi la plate-forme de Carling (Moselle) pour les approvisionnements en matières premières. Ce second complexe permettra aussi de relayer les capacités de la base d’Andrézieux. Avec la croissance continue des ventes de SNF, de 10% par an, les lignes y tournent presque à pleine charge.

Pascal Remy, PDG de SNF
"L’eau est universelle, comme son traitement"


© Pascal Guittet

  • Vous avez 19 usines à l’étranger et ne générez que 2% de vos ventes en France. Pourquoi ?
    Le développement très rapide en sites à l’international a été la clé. Sept ans après la création de SNF, la France ne représentait plus que 50% des ventes. C’est un marché modeste. Les normes sont maximales en France et c’est un marché stable, alors qu’il croît de 10 à 15% dans les pays en développement, où les besoins sont immenses. Le traitement d’eau municipale en Chine, c’est à peine 30 millions d’euros, contre 80 millions en France. En Inde, le marché est quasi inexistant. Il y a des perspectives fabuleuses.

 

  • Pourquoi toutes vos usines dans le monde sont-elles identiques ?
    C’est un modèle simple et reproductible, de même conception. Chaque génération est améliorée et nous pouvons transférer des productions ou des commandes. Le traitement de l’eau n’a pas de spécialité culturelle ou régionale, ce n’est pas comme les shampoings ou les yaourts. L’eau est universelle, comme son traitement. L’inconvénient, c’est la concurrence mondiale. Nous avons donc misé sur la taille et sommes toujours en avance d’une génération car nous réinvestissons tous nos bénéfices. Et nous ne produisons pas à flux tendu, mais maintenons des inventaires très élevés. C’est coûteux, mais cela permet de tenir en cas de perturbations. Pendant les confinements, aucun de nos sites ne s’est arrêté.

 

  • Cette souplesse financière provient-elle de votre indépendance capitalistique ?
    Oui. SNF a toujours été sous le contrôle de la famille fondatrice, sans distribution de dividende. Tout le cash flow est disponible. Nous investissons entre 300 et 350 millions d’euros chaque année pour le renforcement des capacités. Avec le Covid-19 nous serons à 250 millions. Si le marché va plus vite, nous accélérons nos investissements, s’il freine, nous ralentissons. Et nos principaux indicateurs croissent de 10% par an.

 

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