« Un inéluctable déclin de la chimie en France ». Tel est le « sentiment dominant » dont se faisaient l'écho - non sans craintes - les deux auteurs1 d'une tribune libre2 publiée en 2004 par le journal de la Société Chimique de France, l'Actualité Chimique. Deux experts du secteur, qui appelaient alors à « refuser la fatalité de la désindustrialisation », en faisant le choix « d'une chimie nouvelle ». Quelle qu'ait pu être la portée de cet appel, force est de constater, vingt ans plus tard, qu'il a été suivi d'effet, et que la perspective tant redoutée de cet « inéluctable déclin » ne s'est pas concrétisée; du moins d'un point de vue global…
« La chimie française a bénéficié, au cours des quinze dernières années, d'une croissance continue », constate en effet la directrice générale de France Chimie, Magali Smets. « De plus, on a assisté à une véritable accélération des investissements dans la chimie, ces cinq dernières années, à la faveur des plans France Relance et France 2030 », ajoute-t-elle. « Sur cette période récente, les investissements dans le secteur ont ainsi presque doublé, pour atteindre 8 milliards d'euros, l'an dernier », précise-t-elle.
« On a pour habitude de dire qu'il ne peut pas y avoir de chimie forte en France, sans une chimie de base, elle aussi solidement implantée sur le territoire. Tout cela est très imbriqué, les destins sont partagés », Magali Smets, dg de France Chimie
Si l'on adopte une vision d'ensemble, la chimie hexagonale semble donc en bonne forme, et se révèle, en outre, en meilleure santé que ses homologues européennes. « La chimie française se montre relativement résiliente, alors que l'on se trouve dans une situation de crise industrielle à l'échelle de l'Europe », observe, en effet, Magali Smets. Une tendance générale qui cache toutefois de fortes disparités sectorielles : si la chimie de spécialité, les parfums et la cosmétique font véritablement figure de moteurs de croissance pour la filière, la chimie de base et de commodité a, quant à elle, largement souffert. En témoignent les affres de la désindustrialisation subis par un certain nombre de celles qui regroupent, aux quatre coins du territoire, quantité d'acteurs de la chimie française : les plateformes chimiques.

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Un inexorable déclin
Parmi celles qui ont payé le plus lourd tribut à cet inexorable processus de désindustrialisation, on peut tout d'abord citer la plateforme chimique des Roches-Roussillon, implantée sur près de 150 hectares, au cœur du triangle Lyon-Grenoble-St-Étienne. Née en 1915, à la faveur du lancement d'un atelier de production de phénol, la plateforme a, certes, réussi à maintenir cette activité historique - tout en la faisant évoluer - mais a, en revanche, vu disparaître bon nombre d'autres usines chimiques qui y étaient implantées de longue date. En cause, notamment, l'émergence d'une concurrence chinoise particulièrement féroce au tournant des années 2000, comme le retrace Carl Patois, administrateur unique du GIE Osiris, structure en charge de la gestion des services et des infrastructures mutualisés de la plateforme des Roches-Roussillon : « Depuis sa naissance, la plateforme a vu beaucoup de ses activités disparaître. Ce n'est pas un phénomène nouveau. Mais avant l'apparition de la concurrence chinoise, jamais ces disparitions n'avaient été causées par un unique facteur. Cette focalisation des causes de fermetures autour de la seule influence de la Chine dans les années 2000 a vraiment été un gros changement, et a entraîné des fermetures d'unités en série ». Des unités qui souffraient, pour beaucoup, d'un manque de rentabilité causé, certes, par un coup de main-d'œuvre plus élevé qu'en Asie, mais aussi par la vétusté des procédés mis en œuvre. « Combinés, ces deux facteurs ont conduit les industriels à investir dans du neuf, là où la main-d'œuvre était la moins chère, en Chine », résume Carl Patois.
Les chiffres
- 18 Nombre de plateformes chimiques en France
- 8 Mrds € Investissements dans la chimie en France en 2023
- 800 Créations d'emplois, liées à l'initiative E-CHO à Lacq
Autre victime notable de la désindustrialisation, la plateforme chimique de Carling - Chemesis - située à Saint-Avold, en Moselle, a elle aussi souffert de la concurrence étrangère. Une concurrence moins asiatique toutefois qu'internationale, comme l'analysait, en septembre 2013, sur le plateau de nos confrères de BFM Business, celui qui était alors directeur général de la branche Raffinage-Chimie et membre du Comité exécutif de Total, Patrick Pouyanné : « L'Europe est face à des concurrences qui viennent du Moyen-Orient, et qui viendront demain des États-Unis. Car en Europe, nous faisons des plastiques à partir de pétrole, alors qu'eux le font à partir du gaz [de schiste, notamment] qui est moins cher ».
Après avoir mis fin au fonctionnement de l'un de ses deux vapocraqueurs en 2009, Total a alors également décidé de programmer, pour le second semestre 2015, l'arrêt de la seconde unité de craquage de son site de Saint-Avold, « lourdement déficitaire », comme le concédait le groupe dans un communiqué daté du 4 septembre 2013.
« Ces deux vapocraqueurs étaient véritablement au cœur de la plateforme de Carling », note aujourd'hui Corinne Loigerot, actuelle présidente de Chemesis, association d'industriels créée en 2013 pour donner un nouveau souffle au site.
« Leur arrêt a donc été suivi de lourdes opérations de démantèlement, associées à d'importants travaux de dépollution des sols, qui se poursuivent, d'ailleurs, aujourd'hui », ajoute-t-elle.
Une désindustrialisation parfois programmée… ou impromptue
Les décennies 2000 et 2010 ont également été synonymes de désindustrialisation pour un autre haut-lieu de la chimie lourde : le Bassin de Lacq. Regroupant à elle seule pas moins de quatre plateformes chimiques - la plateforme historique Induslacq, la plateforme de thiochimie d'Arkema, ainsi que les plateformes de Mourenx et Pardies - cette vaste zone située dans les Pyrénées-Atlantiques s'est progressivement étendue autour du gisement de pétrole et de gaz qui l'a fait naître dans les années 40. Des ressources naturelles par essence limitées, et qui sont ainsi à l'origine d'un processus certes apparenté, sur la forme, aux phénomènes de désindustrialisation décrits plus haut, mais très différent sur le fond, puisque prévu, quant à lui, de longue date. « Nous savions que le gisement de gaz allait, un jour, se tarir. Son exploitation a été prolongée jusqu'en 2013, date à laquelle le gisement s'est véritablement éteint d'un point de vue commercial. Suite à cela, la plateforme de Pardies, très axée sur la chimie lourde, est sans doute celle qui s'est le plus désindustrialisée », retrace Audrey Le-Bars, actuelle directrice générale de la structure créée en 2003, dans le but, justement, d'anticiper les besoins de revitalisation du bassin industriel de Lacq : le GIP Chemparc.
Qu'il soit conjoncturel et subi, ou programmé et donc parfaitement voulu, ce phénomène de désindustrialisation a ainsi touché, au cours des deux dernières décennies, bon nombre des quelque 18 plateformes chimiques françaises. À au moins une exception près, cependant : celle de la plateforme normande de Port-Jérôme. Du moins jusqu'au 11 avril dernier…
« La première raffinerie s'est implantée ici, en 1933. Le développement de la pétrochimie dans la région remonte ainsi à près de 90 ans. Nous avons, depuis lors, réussi à maintenir ces activités de pétrochimie », soulignait Virginie Carolo-Lutrot, présidente de Caux Seine agglo et maire de la commune nouvelle de Port-Jérôme-sur-Seine, interrogée le 27 mars dernier. « Nous ne voulions pas d'un modèle de rupture », ajoutait-elle alors. Quelques jours plus tard, le groupe ExxonMobil annonçait toutefois, contre toute attente, l'arrêt à très court terme de 70 % des activités pétrochimiques de son site de Notre-Dame-de-Gravenchon…
Malgré cette mauvaise nouvelle, la plateforme normande de Port-Jérôme n'en demeure pas moins engagée dans un véritable processus de transition, que décrit Virginie Carolo-Lutrot : « Nous œuvrons pour rendre les activités existantes plus propres, plus en harmonie avec leur environnement ». Une volonté qui ne date d'ailleurs pas d'hier : « Nous avons créé, dès le début des années 70, la plus grande usine d'eau industrielle de France, qui traite les eaux de la Seine et évite ainsi, chaque année, le prélèvement de près de 33 millions de m3dans la nappe souterraine. Nous avons aussi lancé, il y a une quinzaine d'années, un projet marquant, Cryocap H2, incarné par une unité de captage du CO2 issu de la production d'hydrogène par vaporéformage; CO2que le procédé développé par Air Liquide permet de purifier pour en faire un gaz de qualité alimentaire, qui n'est ainsi pas libéré directement dans l'atmosphère », poursuit-elle.
Mis en œuvre de longue date et voué à se poursuivre, ce processus de verdissement des activités existantes sur la plateforme n'est d'ailleurs pas un cas isolé.
Trois questions à : MAGALI SMETS, directrice générale de France Chimie
La phase de désindustrialisation des plateformes chimiques françaises s'est notamment traduite par le transfert d'activités vers l'Asie. Assiste-t-on aujourd'hui à leur retour ?
Magali Smets : Certaines productions parties en Asie sont, en effet, ent rain de revenir en France, notamment dans le domaine des principes actifs, qui regroupe une soixantaine de projets à l'échelle nationale. Il s'agit toutefois moins de « relocalisation », au sens strict, que d'un renouvellement industriel associé à une modernisation des procédés. Le retour de la production de paracétamol prévu en 2026 sur la plateforme des Roches-Roussillon en est une illustration : Seqens revient, mais avec un procédé nouveau, plus moderne et surtout, plus vertueux.
Si la réindustrialisation repose sur de nouveaux acteurs, certains connaissent des difficultés, à l'image de Metex. Ce type de situation pourrait-il, à terme, menacer l'équilibre des plateformes?
M. S. : Ce que l'on voit arriver, en plus de la crise énergétique, est une forme de dumping qui touche un certain nombre d'acteurs de la chimie en France tels que Metex, et qui émane notamment de la Chine et des États-Unis. Si le modèle de la plateforme chimique est vertueux pour de multiples raisons en règle générale, en période de crise, cela peut effectivement aussi engendrer des risques de bascule… Il va ainsi nous falloir trouver un moyen d'éviter que les difficultés d'un industriel n'entraînent les autres par effet domino. Ce sera pour nous un point d'attention central pour les prochains mois.
France Chimie vient designer la « Déclaration d'Anvers », également paraphée par une vingtaine d'autres représentants de secteurs industriels énergo-intensifs. Quel est l'objectif ?
M. S. : Le but est de mettre en place un véritable pacte de maintien de la souveraineté industrielle. Le ralentissement de la chimie à l'échelle européenne est particulièrement préoccupant. Nous appelons donc à un sursaut de l'Europe pour que puisse y demeurer une industrie compétitive et engagée dans la mise en œuvre du Pacte vert.
Conjuguer réindustrialisation et décarbonation
C'est, par exemple, également le cas en Moselle, sur la plateforme Chemesis, où Arkema compte notamment lancer, d'ici à 2026, un vaste projet de modernisation de ses installations de production d'acryliques. Chiffré à 127 M€, il devrait permettre de réduire de 20 % ses émissions de CO2 . « On peut certes agir à l'échelle d'une plateforme chimique tout entière, mais chaque industriel est aussi, avant tout, moteur de sa propre décarbonation », souligne, à ce sujet, le directeur de l'usine Arkema de Carling Saint-Avold, Lionel Gernolle.
À plus large échelle, les plateformes accompagnent également les industriels qu'elles accueillent dans cet effort de décarbonation, en répondant, par exemple, à l'appel à projet France 2030 opéré par l'Ademe « Zones industrielles bas carbone », l'AAP ZIBaC. C'est, par exemple, le cas de Lacq où le GIP Chemparc a annoncé, il y a quelques mois, le lancement du projet « LACQ iz BACarbone », à la faveur de sa sélection dans le cadre de cet AAP ZIBaC. Autre exemple, celui de Chemesis, elle aussi lauréate, qui vise notamment au travers de ce projet de zone industrielle bas carbone, à verdir sa production de vapeur; un enjeu central pour les plateformes (lire aussi l'enquête du n° 580).
Les plateformes accompagnent également les industriels qu'elles accueillent dans cet effort de décarbonation, en répondant, par exemple, à l'appel à projets France 2030 opéré par l'Ademe « Zones industrielles bas carbone », l'AAP ZIBaC.
« En parallèle de ces efforts de décarbonation, nous faisons en sorte de convaincre de nouveaux porteurs de projets dans la chimie verte, le recyclage et les énergies renouvelables, que Chemesis est la plateforme où ils ont tout intérêt à s'installer… », glisse sa présidente Corinne Loigerot.
Cette volonté de renforcement du tissu industriel local sous l'impulsion d'acteurs d'une chimie plus « verte » et plus innovante constitue ainsi un véritable mouvement de fond, qui se manifeste d'ailleurs - quels que soient leur passé et les difficultés qu'elles aient pu connaître - au sein d'à peu près toutes les plateformes chimiques de l'Hexagone.
Le recyclage à l'œuvre
Comme l'expliquait plus haut Magali Smets, c'est en effet une véritable accélération des investissements dans la chimie à laquelle on a assisté, ces cinq dernières années, à la faveur, notamment, des plans France Relance et France 2030. Ceci, en outre, avec désormais en toile de fond le plan d'action France Nation Verte, qui vise à faire de la France la première économie verte d'Europe à l'horizon 2040…
« À eux seuls, les plans France Relance et France 2030 ont déjà permis le lancement de près de 250 projets dans la chimie, pour plus 5 Mrds € d'investissements annoncés », note Magali Smets. Des investissements axés essentiellement autour de trois aspects : le renforcement des chaînes de valeur, par le biais, notamment, d'actions visant à accompagner les acteurs de la chimie amont dans la décarbonation de leurs activités, mais aussi le développement de la chimie biosourcée, ainsi que celui du recyclage chimique. Un pilier sur lequel s'appuient ainsi plusieurs plateformes chimiques pour mener à bien leur réindustrialisation.
Premier exemple à Carling, où Suez, accompagné de deux partenaires - le sud-coréen SK Geo Centric et le canadien Loop Industries - a en effet levé le voile, en début d'année dernière, sur un investissement de pas moins de 450 millions d'euros, visant à implanter d'ici à 2025, au sein de Chemesis, une usine de recyclage chimique de PET par méthanolyse. Un projet qui fait écho à celui de l'américain Eastman, qui a, quant à lui, choisi la plateforme normande de Port-Jérôme pour y mener à bien - au prix d'un investissement d'un milliard d'euros - la construction de ce qui s'annonce comme la plus grande usine de recyclage chimique de PET au monde ! C'est d'ailleurs non loin de là, à proximité de la plateforme ExxonMobil de Gravenchon, implantée sur la commune de Port-Jérôme-sur-Seine, que devrait également être mise en service sous peu une autre usine de recyclage chimique de plastiques : celle de Plastic Energy, qui vise quant à elle la production, par pyrolyse, d'une huile recyclée : le Tacoil. « L'unité devrait démarrer en septembre », précise-t-elle. En revanche, le vapocraqueur d'ExxonMobil qui devait absorber cette nouvelle charge va fermer ses portes, obligeant Plastic Energy à trouver d'autres débouchés.
Le plastique pétrosourcé - et son recyclage moléculaire - ne sont d'ailleurs pas les seuls à susciter l'intérêt des porteurs de projets de réindustrialisation. En témoigne par exemple celui qu'a dévoilé, fin 2022, Futerro. L'entreprise belge a, elle aussi, choisi la plateforme normande de Port-Jérôme pour y implanter ce qu'elle présente comme le premier complexe industriel au monde de production, mais aussi de recyclage de bioplastique. Estimées à 500 millions d'euros, trois usines devraient ainsi voir le jour à l'horizon 2026, et s'étendre alors sur près de 26 hectares, au sein de la zone de Port-Jérôme. Un projet au carrefour du recyclage et de la chimie biosourcée, autre axe majeur de revitalisation industrielle des plateformes chimiques.
Des productions biosourcées, mais aussi bas carbone
Dans ce domaine, la plateforme mosellane de Carling a, notamment, vu affluer depuis quelques années nombre d'acteurs innovants : Metex Nøøvista, produisant propane diol et acide butyrique par fermentation; Afyren Neoxy, et son unité de production d'acides carboxyliques 100 % biosourcés; ou encore Circa, à l'origine de la création d'une usine de production de solvants, à partir de biomasse forestière.
Une chimie biosourcée qui a également fait une percée remarquée au sein de la plateforme des Roches-Roussillon, comme s'en félicite Carl Patois : « On sent un vent nouveau dans ce domaine, qui se traduit notamment par l'arrivée de start-up telles qu'Ecoat, spécialiste de la fabrication de résines alkydes biosourcées, destinées à la production de peintures; ou Pili, à l'origine d'un procédé écoresponsable de production de colorant indigo par fermentation bactérienne ».
Même tendance à Lacq, où se sont, là aussi, implantés - et s'apprêtent à s'implanter - des acteurs majeurs du biosourcé, tels que le producteur de chitosane Alpha Chitin, ou encore le spécialiste des carburants bas-carbone Elyse Energy, qui porte notamment avec ses partenaires IFPEN, Avril et BioNext, le projet BioT-Jet de production de biokérosène à partir de déchets de sylviculture et autres bois en fin de vie. « La réindustrialisation de notre plateforme passe, en grande partie, par ce nouveau type d'activités centrées autour des carburants bas carbone. C'est l'une des grandes filières qui se développent aujourd'hui, à Lacq » , constate la directrice du GIP Chemparc Audrey Le-Bars.
Hormis BioTJet, la zone industrielle méridionale devrait également accueillir, au sein de ses différentes plateformes, deux autres projets portés par Elyse Energy: de production d'e-méthanol, pour l'un, baptisé eM-Lacq, et d'hydrogène vert, pour l'autre: HyLacq. « Ce projet HyLacq va servir à nourrir les besoins à la fois de eM-Lacq et BioTJet », précise Audrey Le-Bars.
« Ces trois projets sont regroupés au sein de l'initiative E-CHO, qui représente un investissement global de 2 Mrds € et va permettre la création de 800 emplois », ajoute-t-elle.
Dans la même veine, Elyse Energy a également dévoilé, en fin d'année dernière, un projet baptisé eM-Rhône visant, tel eM-Lacq, la production d'e-méthanol. Estimée à 750 millions d'euros, la future unité devrait voir le jour, à l'horizon 2028, au niveau de la plateforme iséroise des Roches-Roussillon, où elle devrait alors s'étendre sur près de six hectares. « Cet électro-méthanol pourra, à terme, se substituer en partie aux importations, et servir de carburant pour le secteur maritime » , se projette Carl Patois. Et ce, en évitant au passage l'émission annuelle dans l'atmosphère de pas moins de 207 kt de CO2 , qui sera capté à la source sur la plateforme.
Les synergies entre industriels qu'elles permettent de mettre en place - tant sur le plan des matières premières que de l'énergie ou encore des déchets et autres coproduits - font en effet des plateformes chimiques des lieux privilégiés de cette réindustrialisation verte que connaît, aujourd'hui, la chimie. Pour cette raison, mais pas seulement.
La France solidaire de la Déclaration d'Anvers
Est-ce un appel au secours qui a été lancé à Anvers, le 20 février dernier, par 73 dirigeants industriels européens ? Représentant 7,8 millions de travailleurs, notamment de la chimie, de la pharmacie, du papier, de l'acier, des engrais, des gaz industriels ou de la biotech, ils étaient réunis dans le cadre d'un sommet de l'industrie européenne organisé sur le site de BASF, à un moment où « les industries de base en Europe sont aux prises avec des défis historiques : la demande est en baisse, les investissements sur le continent stagnent, la production a considérablement chuté et les sites sont menacés », a déclaré Martin Brudermüller, le président de BASF.
D'où l'objectif de ce qu'ils ont appelé la « Déclaration d'Anvers », un document qui « trace la voie à suivre » pour rendre l'Europe compétitive, résiliente et durable face à des conditions économiques désastreuses et alors qu'elle est confrontée à un défi de transition écologique.
Dix actions concrètes ont été énoncées.
Citons l'intégration de l'accord industriel de l'UE dans l'agenda stratégique européen, la rationalisation et la simplification de la législation, l'accès à une énergie abondante et abordable à faible émission de carbone et une autosuffisance en matières premières durables. Le marché unique européen est aussi présenté comme un atout à exploiter et à relancer. La France était représentée par les sociétés Sanofi, Air Liquide, TotalEnergies, Seqens, Minafin, EuroAPI, France Chimie et Aluminium Dunkerque.
Les plateformes, hauts lieux de la réindustrialisation
« Les plateformes chimiques permettent aussi de concentrer le danger. Elles sont donc en capacité d'accueillir de nouveaux acteurs, sans pour autant étendre les risques pour les populations », analyse l'administrateur unique du GIE Osiris Carl Patois. « Un avantage d'autant plus grand que les sites existants ont su créer un lien avec leur territoire. L'acceptabilité est donc déjà là », poursuit-il. À cela s'ajoutent bien souvent un foncier rendu disponible par la disparition d'activités antérieures; ou encore la mise à disposition d'utilités communes, à l'image de la vapeur décarbonée, évoquée plus haut.
Enfin, un autre atout majeur des plateformes pour attirer de jeunes pousses de la chimie verte est, sans nul doute, leur capacité à apporter, à ces nouveaux venus, une expertise en matière d'industrialisation de process. « Nos prospects de la chimie verte et innovante sont souvent de petites structures et n'ont donc pas toujours une grande culture industrielle. Ces entreprises ont donc besoin d'être épaulées pour s'implanter sur nos plateformes », explique en effet Lionel Gernolle. « Nous mettons ainsi à leur disposition des experts à même de les accompagner, ce qui permet à ces nouveaux venus de se concentrer uniquement sur leur cœur de procédé. Cela fait des plateformes, telles que Chemesis, des lieux d'accueil parfaits pour des acteurs désireux de créer leur première usine », ajoute le directeur de l'usine Arkema de Carling Saint-Avold.
Certaines plateformes vont même jusqu'à mettre en place des dispositifs d'accompagnement vers l'industrialisatio destinés à ces jeunes pousses de la chimie verte, à l'image de la plateforme technologique Chem-start'up, lancée en 2011 sur le bassin de Lacq par la Communauté de communes de Lacq-Orthez, dont la gestion est confiée au GIP Chemparc.
« Cette plateforme a, par exemple, donné naissance à M2i, spécialiste du biocontrôle par micro-encapsulation de phéromones, qui dispose, depuis près de deux ans maintenant ,d'une unité de production industrielle », note Audrey Le-Bars.
Un bon moyen, donc, d'amorcer le développement de nouvelles filières au sein des plateformes, pour y ouvrir, ainsi, une « nouvelle page de la chimie française », comme l'espère finalement la directrice du GIP Chemparc : « Si les majors historiques demeurent le socle de nos plateformes, les nouveaux porteurs de projets de la chimie verte et innovante qui les rejoignent désormai vont permettre de créer une nouvelle dynamique, et de transformer ainsi les plateformes chimiques sur la base d'un nouveau modèle, résolument centré sur la préservation de l'environnement et des ressources ».
1) François Guinot, alors vice-président de l'Académie des technologies / président de la Société de Chimie Industrielle (et ex-p.-d.g. de Rhône-Poulenc), et Pierre Potier, alors membre de l'Académie des sciences / président de la Fondation internationale de la Maison de la chimie.
2) Refuser la fatalité de la désindustrialisation : le choix d'une chimie nouvelle. L'Actualité chimique - novembre-décembre 2004- n° 280-281, p.123.



