L'Usine Nouvelle - Dans le cadre du programme de transition énergétique de Solvay, Ilham Kadri, la PDG du groupe, évoquait en 2020 la volonté du groupe de sortir du charbon-énergie, pointant la division Carbonate de soude qui, sur un total de 12 millions de tonnes d’émissions liées à l’énergie et aux procédés par an, en recense la moitié. Vous êtes donc en première ligne ?
Philippe Kehren - Ce segment est effectivement le plus gros contributeur d’émissions au niveau du groupe. Avec la crise, le carbonate de soude et le bicarbonate de soude ont démontré qu’ils étaient des produits essentiels. Ils sont extrêmement résilients et servent des marchés comme la fabrication du verre, la détergence, la dépollution, l’alimentation, la nutrition animale et la santé. Ce sont aussi des produits éco-friendly, plébiscités par les consommateurs mais le gros challenge c’est que les procédés émettent beaucoup de CO2. Le défi est de réduire ces émissions pour contribuer aux objectifs de Solvay One Planet de baisser les émissions de CO2 de 26% et de sortir complètement à l’horizon 2030 du charbon-énergie.
Quelle est la feuille de route ?
Nous travaillons depuis plusieurs années sur cette feuille de route qui concerne six sites de production en Europe dont deux en Allemagne ainsi qu’en Bulgarie, en Italie, en Espagne et en France, et un septième aux Etats-Unis. Nous avons très vite identifié que réduire les émissions était un facteur-clé pour pérenniser notre activité sur le long terme, pour le climat, pour la fierté de nos collaborateurs, et aussi pour nos clients qui sont de plus en plus demandeurs de produits à l’impact moindre sur l’environnement. Les projets sont tous très complexes. Tout l’enjeu est de trouver le meilleur projet permettant de réduire les émissions mais aussi de sécuriser la compétitivité du site, et qu’il repose sur une solution locale, avec des partenaires locaux pour assurer un approvisionnement à proximité de nos sites, dans un rayon de 150 à 200 kilomètres maximum.
Chaque site doit trouver son propre projet et la meilleure solution n’est pas la même partout. En Italie, nous avons implanté une unité de cogénération de gaz naturel, comme sur notre site allemand de Bernburg, donc certains sites sont déjà aujourd’hui sortis des combustibles fossiles solides. Pour notre second site allemand, à Rheinberg, nous sommes sur un projet de valorisation de biomasse. Pour notre site américain nous travaillons déjà sur la conversion en partie du charbon vers le gaz naturel.
Et quel est le projet pour votre complexe français à Dombasle ?
A Dombasle, en Meurthe-et-Moselle, nous finalisons un projet avec Veolia pour utiliser des combustibles solides de récupération (CSR), soit ce qu’il reste des déchets une fois que tout a été valorisé. Ce projet est complexe et il nous reste encore quelques étapes importantes à franchir pour le boucler.
Toutes ces solutions émettront toutefois du CO2 ?
L’objectif fixé pour 2030 est de baisser nos émissions de CO2 et de sortir du charbon, nous n’en sommes pas encore à la neutralité carbone mais nous y travaillons.
Quels sont les investissements engagés par Solvay pour ces projets ?
Nous ne détaillons pas les montants, mais ce sont clairement des engagements importants à la fois en termes d’investissement et de durée avec des contrats sur le long terme, sur des périodes d’une vingtaine d’années. Nos engagements visent à la fois la réduction des émissions de CO2 et l’obtention d’une bonne visibilité sur les coûts de production et d’énergie. Ils nous permettent de nous dégager de l’impact très volatil des énergies type charbon, et donc de mieux gérer notre activité sur le long terme.
Pouvez-vous déjà quantifier la part du mix dans les solutions de remplacement du charbon ?
C’est difficile encore d’avoir une idée précise. C’est un mix entre les déchets issus de l’économie circulaire, de la biomasse déchet et du gaz naturel. Aux Etats-Unis, le site fonctionnera intégralement sur une base de gaz naturel au lieu du charbon. La situation de Rheinberg est exemplaire : on a une énergie 100% renouvelable, à 0 émission de carbone. Cela fixera une référence mondiale pour la production du carbonate de soude, tout procédé confondu, qu’il s’agisse de carbonate synthétique, issu de calcaire et de saumure, le procédé historique de Solvay, ou sur base trona, un minerai naturel qu’on trouve surtout aux Etats-Unis et en Turquie. Le procédé synthétique est plus énergivore, mais dans le cas de Rheinberg on arrivera à être meilleur, même par rapport au carbonate de soude à partir de trona.
Le site de Rheinberg va d’ailleurs devenir le premier de Solvay à sortir du charbon. Quelles sont les étapes ?
Ce sera le premier site de carbonate de soude de Solvay utilisant de l’énergie 100% renouvelable pour toute sa production d’énergie. Ce site parviendra presque à 0 émission carbone pour sa production de vapeur. La première étape est le démarrage ce mois-ci d’une chaudière à biomasse. Elle utilise du bois déchet, donc issu de l’économie circulaire. Il s’agit de bois en fin de vie, provenant de la démolition et de l’ameublement. Ces déchets bois sont collectés par un partenaire, AVG, une entreprise spécialiste de ce recyclage, qui est aussi en charge du tri et de la mise en forme des déchets en billes de bois qu’on utilisera directement dans la chaudière pour produire la vapeur. Il y aura une seconde étape avec une deuxième chaudière à biomasse dont la construction est prévue à partir de 2022 pour un démarrage fin 2024. Le site sera sorti du charbon en année pleine en 2025. La réduction totale sera de 65% des émissions après la deuxième étape. Avec la première chaudière, nous devrions réduire de 25%. Les émissions résiduelles sont liées au procédé lui-même de production mais pas à la production d’énergie.
Vous parlez beaucoup de compétitivité pour cette sortie du charbon…
L’objectif est clairement de conserver voire d’améliorer la compétitivité. Le carbonate de soude est un marché extrêmement compétitif, avec des concurrents qui se développent sur le trona en particulier, et qui n’ont pas forcément les mêmes contraintes en termes de coût CO2. Notre objectif est d’avoir des projets rentables capables de garantir la compétitivité sur le long terme.
Est-ce que vos concurrents travaillent eux aussi sur cette réduction de leur impact ?
En Europe oui, nos concurrents s’y mettent, c’est un sujet de plus en plus important, en particulier sous la pression des clients et des mécanismes de quotas de CO2. Hors Europe ils se mobilisent aussi, encore une fois sous la pression des clients, mais dans une moindre mesure.
Est-ce un marché très exposé à a concurrence internationale ?
Le carbonate de soude est un produit qui voyage facilement, même si les coûts logistiques sont importants. Aujourd’hui en Europe, il y a une très forte concurrence, en l’occurrence avec les importations depuis la Turquie, il est donc très important de rester compétitifs, notamment pour nos sites en Allemagne et en France qui servent les marchés d’Europe du Nord. Pour les sites qui exportent beaucoup hors Europe, comme nos sites d’Europe du sud, c’est encore plus critique car la compétition est directe face aux acteurs mondiaux. Pour les clients, c’est mieux d’acheter un produit local, cela permet une meilleure sécurité d’approvisionnement. Pour les convaincre il faut qu’on réduise notre contenu carbone. On est en train de démontrer que le carbonate synthétique en Europe est durable.



