Les fabricants européens de puces font des semi-conducteurs à technologies matures, comme les microcontrôleurs, les capteurs, les Mems, les composants électroniques de puissance ou les circuits analogiques associés, un positionnement stratégique. Cela leur donne une grande force dans la course actuelle à l’électrification des transports et de l’industrie. Mais une étude de la banque d’affaires Bryan Garnier, à Paris, pointe le risque de cannibalisation de ce marché de "commodités" par la Chine.
«C’est le grand paradoxe de la démondialisation, qui entraîne le besoin de relocaliser les approvisionnements en ressources critiques, telles que l’énergie et les puces, affirme à L’Usine Nouvelle Thibault Morel, analyste financier chez Bryan Garnier et principal auteur de l’étude. Elle offre d’une part une formidable opportunité de croissance aux fabricants européens de semi-conducteurs sur le segment des composants électroniques de puissance, car elle alimente une course à l’électrification entre les pays. Dans le même temps, elle annonce une possible tempête pour eux, causée par la montée en puissance de la Chine sur ce marché.»
On voyait jusqu’ici la Chine en course pour rattraper son retard dans les technologies avancées. Sa stratégie serait en réalité plus globale et comprendrait aussi la maitrise des technologies matures avec deux grandes priorités : les microcontrôleurs et les composants électroniques de puissance. Le fait que les Etats-Unis empêchent la Chine d’aller vers les technologies avancées amène Pékin à reporter son effort sur les technologies matures, qui ne sont pas aujourd’hui soumises à des restrictions américaines d’exportation. «La Chine a clairement affiché son ambition de conquérir ce marché, affirme Thibault Morel. L’objectif est de remplacer les composants occidentaux par des équivalents fabriqués localement, avec une percée marquée sur les puces les plus matures. Il s’inscrit dans son plan de rationalisation de sa consommation d’énergie où les microcontrôleurs et les composants électroniques de puissance jouent des rôles clés. Cela s’inscrit dans son plan de développement dans la mobilité électrique alors que 60% des véhicules électriques produits dans le monde sont aujourd’hui vendus en Chine. Nous estimons que les fabricants chinois fournissent aujourd’hui une modeste part des besoins locaux en microcontrôleurs et composants électroniques de puissance. L’ambition est d’atteindre une quasi-autosuffisance en 2030.»
Infineon et ST, leaders aujourd'hui
Le marché des puces à technologies matures sur lequel les fabricants européens de puces sont centrés est estimé par Bryan Garnier à 123 milliards de dollars en 2021, soit seulement 20% du marché total des semi-conducteurs. L’allemand Infineon Technologies et le franco-italien STMicroelectronics en sont les deux leaders mondiaux avec de parts respectives de 11% et 10%. Les concurrents chinois occupent collectivement la troisième place avec environ 10% du marché.

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L’étude de Bryan Garnier recense une vingtaine d’acteurs chinois cotés en Bourse et actifs dans les microcontrôleurs et composants électroniques de puissance. Ils détiennent ensemble 7,6 % du marché des microcontrôleurs et 11 % de celui des composants électroniques de puissance en 2022, et leurs parts pourraient atteindre respectivement 14% et 20 % en 2025 selon les prévisions de la banque. «Le potentiel de progression de l’industrie chinoise du semi-conducteur sur les segments les plus matures du marché nous semble aujourd’hui sous-estimé, souligne Thibault Morel. Des études pointent également l’émergence rapide d’un nombre important de petits acteurs très fragmentés mais très dynamiques ainsi que certains constructeurs automobiles comme BYD qui tentent d’internaliser la production des semi-conducteurs critiques pour leurs véhicules.» Seuls deux d’entre eux dépassent en 2022 le chiffre d’affaires de 1 milliard de dollars : Silan Microelectronics et CR Micro. Mais ils affichent globalement une croissance moyenne d'environ 30% par an, contre une progression à un chiffre pour l'ensemble du marché. Sur le segment des composants électroniques de puissance, Starpower fait plus que doubler son chiffre d’affaires tous les ans.
Cap sur les technos de rupture
Dans les composants électroniques de puissance, les acteurs chinois ne se contentent pas d’investir le marché historique des composants en silicium, où il y a peu d’innovation et où la différenciation se fait principalement par la réduction des coûts de production. Ils s’engagent également dans les ruptures technologiques en cours comme celle du carbure de silicium, considéré comme la clé de l’électrification des véhicules. Ce segment émergent est justement dominé par deux fabricants européens : STMicroelectronics et Infineon. Ils détiennent ensemble plus de 60% du marché mondial en 2021 selon le cabinet Yole Développement.
L’étude pointe "les liaisons dangereuses" des fabricants européens avec la Chine. «La chaîne de valeur de l’assemblage électronique a connu un bouleversement majeur avec l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, explique Thibault Morel. Désormais, 70 à 80% des puces fabriquées dans le monde transitent à un moment donné par la Chine, notamment pour subir des opérations de test, d’assemblage et de packaging. Cela a une conséquence importante sur la politique industrielle de l’Union européenne : il est difficile de se protéger par la mise en place de mesures protectionnistes, car on a besoin du savoir-faire inégalé de la Chine en matière d’assemblage de produits électroniques.»
Même scénario que dans les panneaux photovoltaïques?
Si le premier acte de l’offensive chinoise vise à prendre le contrôle du marché local, le second acte est de s’attaquer à l’international. Le marché des puces à technologies matures pourrait subir le même sort que celui des panneaux photovoltaïques, selon l’analyste. Les fabricants européens risquent non seulement de perdre leur marché en Chine mais aussi de pâtir de la concurrence chinoise ailleurs. La Chine représente 29% du chiffre d'affaires d'Infineon et la région Asie-Pacifique (dominée par la Chine) 23% de celui de STMicroelectronics.
STMicroelectronics et Infineon se trouvent en première ligne, avec environ 75 % de leur chiffre d’affaires exposé à la montée en puissance de la Chine, selon Thibault Morel. «Nous estimons que les deux entreprises sont très exposées à des marchés prisés des acteurs chinois, mais sur des catégories de produits différentes, note-t-il. Cette exposition semble répartie chez STMicroelectronics sur un portefeuille de produits plus diversifié. Infineon s’est en revanche concentré sur un portefeuille de produits plus homogène, stratégie qui en a fait à nos yeux un acteur dominant dans les composants électroniques de puissance, notamment discrets comme les transistors MOSFET ou IGBT. Cela a permis au groupe de produire une partie de ces composants sur des plaquettes de 300 mm, offrant des économies d’échelle de l’ordre de 15% des coûts par rapport à une production sur plaquettes de 200 mm, et d’être ainsi plus compétitif même sur des composants matures.»
Avantage à Infineon selon plusieurs critères d'exposition
STMicroelectronics et Infineon ont connu des histoires similaires. Les deux entreprises ont déserté les circuits avancés pour se recentrer dans les semi-conducteurs à technologies matures. Mais Infineon l’a fait en 2009 alors que STMicroelectronics a parachevé ce recentrage en 2015, ce qui donne l’avantage au fabricant allemand selon Thibault Morel. Pour évaluer les capacités de résilience des deux entreprises à la menace chinoise, l’étude de Bryan Garnier compare l’étendue du portefeuille de produits mais aussi l’exposition au marché grand public (38 % pour STMicroelectronics, contre 28 % pour Infineon) et le poids des 10 plus gros clients dans le chiffre d’affaires (43 % pour STMicroelectronics, contre 20 % pour Infineon). Sur tous ces critères, l’analyste financier donne l’avantage à Infineon.
«STMicroelectronics s’est formidablement développé ces dernières années grâce à un portefeuille de produits à deux vitesses, analyse-t-il. D’un côté, des produits premium développés sur mesure pour des clients de taille comme Apple, Tesla, Nintendo ou Mobileye, qui ont permis d’augmenter le prix de vente moyen des plaquettes de STMicroelectronics au cours des dernières années. De l’autre, des produits plus matures comme les diodes de protection contre les surtensions ou les régulateurs de tension, fabriqués pour certains sur des plaquettes de 150 mm, ont bénéficié de la pénurie de semi-conducteurs post-Covid.» La menace potentielle chinoise ne se limite pas aux fabricants européens. Elle guette aussi des fabricants japonais comme Renesas, Rohm, Toshiba ou Mitsubishi Electric, et américains comme Texas Instruments, Analog Devices, Onsemi ou Microchip. Les Etats-Unis seraient-ils amenés à étendre leurs restrictions d’exportation aux technologies matures ? Ce serait selon Thibault More le seul moyen de freiner le développement de la Chine sur ce marché car son talon d’Achille réside dans les équipements de production.
Politique industrielle européenne en question
L’analyste met le doigt sur le travers de la politique industrielle de l’Union européenne incarnée par le Chips Act européen. «A notre sens, cette politique est davantage favorable à d’autres industries majeures de l’UE telles que l’automobile ou la machine-outil, dont elle désire sécuriser l’approvisionnement en puces, plutôt qu’aux fabricants de semi-conducteurs eux-mêmes, juge-t-il. Elle semble occulter l’importance de certains composants électroniques de puissance pour les acteurs européens du secteur. Les efforts des politiques européennes semblent plutôt porter sur les puces les plus avancées technologiquement ainsi que sur les microcontrôleurs. Tandis que Wolfspeed s’attend à recevoir de l’ordre de 600 millions d’euros de l'Allemagne pour son projet d’usine de composants en carbure de silicium dans la Sarre, il nous semble étonnant de soutenir un acteur américain concurrençant directement les acteurs européens sur ce segment crucial pour leur croissance.»



