Quasiment remise de la crise Covid, la filière aéronautique tricolore a repris de la hauteur. Mais voit arriver devant elles de nouveaux périls : des droits de douanes et des charges tous azimuts. C’est le message qu’a voulu faire passer Guillaume Faury, mardi 6 mai, à l’occasion de la conférence de presse annuelle du Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales (Gifas) dont il est président. «La filière sort enfin de cette période difficile du Covid mais de nouvelles turbulences se présentent autour de nous, a résumé le dirigeant, par ailleurs patron d’Airbus. On attend 2026 avec attention et un peu de préoccupation. L’Etat doit comprendre que, quand on a une poule aux œufs d’or, on ne la rend pas malade.» Le dirigeant déplore que le premier secteur contributeur à la balance commerciale française (29 milliards d'euros en 2024) soit aussi le plus taxé en valeur absolue (11 milliards d'euros en 2023).
En 2024, le chiffre d’affaires de la filière aéronautique française a atteint 77,7 milliards d’euros (+10%) : il a ainsi dépassé pour la première fois le niveau atteint en 2019 de 74,3 milliards d’euros. Un montant record qui s’explique par les hausses de cadences dans le civil (74% du chiffre d’affaires) et le militaire (26%). Et qui a été destiné à 82% à l’export,soit 51,2 milliards d'euros. Une performance économique à nuancer par l’inflation, de 18% ces cinq dernières années : elle masque le rattrapage industriel qui n’est, quant à lui, pas encore effectué.
Si le volume des commandes est similaire aux années 2013-2014, à 74,8 milliards d’euros (+5%, malgré le recul de 33% commandes du ministère des Armées), les effectifs de la filière aéronautique sont en hausse, avec un total de 222000 salariés, contre 210000 en 2023. Pas moins de 25000 recrutements sont prévus en 2025. Ces chiffres montrent au passage que la filière n’a pas encore retrouvé sa productivité d’avant-crise, notamment en raison du fort renouvellement des équipes. Ce qui va encore nécessiter plusieurs années de rattrapage.
Un nouveau bras de fer en perspective
En plein redécollage la filière aéronautique se trouve confrontée à une bourrasque inattendue, celle de l’augmentation des droits de douane lancée par la nouvelle administration américaine, établis pour l’heure à 10%. «Il y a aujourd’hui un écosystème transatlantique que ces droits de douane viennent endommager», a expliqué Guillaume Faury, rappelant que le secteur bénéficiait jusque-là d’un accord international, datant de 1979, assurant l’exemption de droits de douane à l’aviation civile. Et le dirigeant d’assurer que l’industrie aéronautique américaine se tire une balle dans le pied : elle a exporté pour un montant de 120 milliards de dollars en 2023 et importé pour 20 milliards de dollars.

- 95.92+1.23
9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
- 17093.18-0.23
Mars 2026
Cours mensuel du nickel - settlement$ USD/tonne
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
Pour avoir déjà été au cœur d’une confrontation entre l’Union européenne et les Etats-Unis jusqu’au début des années 2020, le patron du Gifas et d’Airbus n’a pas hésité à évoquer la possibilité de représailles. «Si les Etats-Unis décident d’augmenter le niveau de tarifs sur les biens importés, cela aura forcément des conséquences, a pronostiqué Guillaume Faury. Des réponses s’inspireront de celles mises en place il y cinq ans.» Comprendre : des droits de douanes réciproques, autrement dit appliqués aux avions de Boeing importés en Europe, mais pas au pièces aéronautiques pour ne pas pénaliser les acteurs européens. Il y a cinq ans, le contentieux au niveau de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) avait donné lieu à une augmentation ciblée des droits de douane de part et d’autres de l’Atlantique, suivi d’une suspension de ce conflit commercial. Mais un tel bras de fer serait «perdant-perdant», a martelé le président du Gifas, même si les acteurs américains y ont plus à perdre selon lui.
Des PME très exposées aux droits de douane
Alors que les grands donneurs d’ordre – comme Airbus et Safran – ont fait savoir ces dernières semaines qu’ils mettaient en place des mesures pour réduire l’impact de ces droits de douane, certaines petites entreprises pourraient être très exposées. «L’impact d’une telle guerre commerciale pourrait être calamiteux pour les acteurs les plus fragiles qui, je le rappelle, sortent à peine de la crise Covid et doivent investir pour monter en cadence, a affirmé Didier Kayat, président du GEADS (Groupe des Équipementiers Aéronautiques, de Défense et Spatiaux) et PDG de Daher. Le vrai risque, c’est que chacun empile ces augmentations de prix. Même 10% de hausse, ça peut être létal pour beaucoup de petites entreprises.» Des droits de douane qui promettent de désorganiser les circuits logistiques et de générer des retards de livraisons d'appareils, voulus ou non, pour les compagnies aériennes.
Pas de quoi, pour autant, inciter la filière aéronautique à revoir son empreinte industrielle. D’abord parce que l’impact des droits de douane ne concerne que les acteurs qui importent aux Etats-Unis. «Or nous sommes très largement basés en Europe, a rappelé Guillaume Faury. Nous serions en revanche touchés en cas de droits de douanes réciproques, raison pour laquelle cela ne fera pas partie des recommandations que nous pourrions donner aux autorités européennes.» Mais aussi parce que la modification de l’empreinte industrielle nécessite de lourds investissements. «Pour investir, il faut de la visibilité, a continué le dirigeant. Et l’environnement dans lequel nous sommes en ce moment est tellement instable qu’il est très difficile de prendre des décisions d’investissements industriels.»
Des réglementations européennes trop lourdes
Les dirigeants de la filière n’ont pas manqué l’occasion pour faire de nouveau savoir leur courroux vis-à-vis d’un environnement réglementaire et fiscal qu’ils jugent défavorable. Des «boulets» qui pourraient nuire à la compétitivité de la filière face à la concurrence étrangère. «Le premier point de faiblesses qui constitue un désavantage compétitif, c’est le niveau de taxes, de charges et d’impôts auxquels nous sommes soumis, comparativement à d’autres pays d’Europe ou hors Europe, a insisté Guillaume Faury, comme il l’avait déjà fait en début d’année. Nous sommes à un point où des investissements risquent de ne plus se faire en France.» En ces temps d’austérité généralisé, le dirigeant plaide pour le maintien du crédit d’impôt recherche (CIR) mais s’alarme de la tentation de ponctionner le secteur qui reste le champion français de l’exportation. Une bonne nouvelle malgré tout : après l’alerte émise par la filière, le budget du Conseil pour la recherche aéronautique civile (Corac) va rester à flots, avec 285 millions d’euros par an jusque 2027.
Au-delà de la France, c’est à l’échelle européenne que des actions devraient aussi être menées, selon le président du Gifas, en écho au cri d'alarme lancé la veille par les patrons de Stellantis et Renault. «Il faut aussi simplifier le maquis réglementaire européen pour avancer, nous sommes dans une industrie où il faut de la vitesse, a asséné Guillaume Faury. Or la surrèglementation nous ralentit énormément. Je suis très préoccupé.» Dans le collimateur : la directive européenne CSRD, qui vise à collecter des informations en matière de durabilité des grandes entreprises, ainsi que la taxonomie, classifiant les entreprises selon que leurs activités sont considérées durables ou non. «On est aujourd’hui face à une quantité de règlements telle que l’industrie européenne avance beaucoup plus lentement que les autres, a martelé Guillaume Faury. Il faut remettre de la simplicité, de l’efficacité.» Alors que Comac s'éveille et que Boeing se relève, la filière aéronautique française souhaite conserver son dynamisme.



