En 2025, Guillaume Faury passe en mode offensif. A l’occasion de ses vœux à la presse jeudi 9 janvier, le président du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas) et par ailleurs patron d’Airbus, a tapé du poing sur la table. Le dirigeant a alerté les pouvoirs publics français quant à l’excès de taxes et de complexité bureaucratique, autant de «bâtons dans les roues» qui, selon lui, pourraient conduire à un lent déclin de la filière aéronautique représentant 210000 emplois. Il évoque même le risque d’une trajectoire décroissante similaire à celle du secteur automobile français, une analogie tout sauf fortuite pour celui qui a passé près de quatre ans chez PSA.
«En France, nous avons des filières historiquement championnes, comme l’automobile, le nucléaire et l’aéronautique, rappelle Guillaume Faury. Certaines n’ont pas été soutenues comme il se devait à l’échelon français et européen. Elles en payent aujourd’hui le prix et c’est cela que nous devons éviter.» Et d’ajouter : «trop de charges, trop de règlements, trop de contraintes, trop de taxes, font que des secteurs disparaissent […]. On risque de voir beaucoup d’entreprises aller faire ce qu’elles savent faire ailleurs, parce que cela devient invivable».
Début décembre, Olivier Andriès, le directeur général de Safran, a d’ailleurs fait savoir que sa future usine de freins carbone – un investissement de 400 millions d’euros – risquait d’atterrir aux Etats-Unis ou au Canada et non pas en France, faute d’un environnement stable et compétitif.
L'aéronautique, premier contributeur à la balance commerciale française
Derrière le courroux de Guillaume Faury, une série de mesures visant à réduire la dette de l’Etat qui pourraient faire basculer la compétitivité de l’industrie aéronautique. Surtaxe des grandes entreprises, augmentation de la taxe sur les billets d’avions, hausse de l’impôt sur les sociétés, réduction des aides à l’apprentissage, rabotage possible du crédit d’impôt recherche (CIR)… «La filière ne doit pas servir de bouc émissaire ou de vache à lait pour réparer les finances de l’Etat», a tancé Guillaume Faury, citant également les contraintes européennes. A ces lourdeurs s’ajoutent en outre un contexte international préoccupant, entre une instabilité géopolitique, un protectionnisme américain croissant et la concurrence accrue de marchés émergents.

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Une situation d’autant plus injuste, du point de vue du président du Gifas, que la filière aéronautique constitue un pilier de l’industrie française : elle reste le 1er contributeur à l’excédent commercial du pays, avec 30,8 milliards d’euros en 2023. Quant à l’industrie automobile, sa balance commerciale est passée de +10 à -20 milliards d’euros en France entre le début des années 2000 et aujourd’hui.
En 2023 et en 2024, environ la moitié de la croissance du PIB en France s’explique par la croissance des exportations aéronautiques, selon les données du Gifas. «Mais la filière est aussi la plus prélevée en France en valeur absolue, et deuxième en valeur relative, soit 29,5% de la valeur ajoutée», a tenu à préciser Guillaume Faury. En 2023, les prélèvements obligatoires ont augmenté pour le secteur de 12% en 2023, à hauteur de 11,4 milliards d’euros.
Vigilance sur les aides à l'innovation
Ce risque de perte de compétitivité intervient alors même que la filière aéronautique tricolore est revenu à un niveau proche de l’avant-Covid, fait face à une demande jamais-vu et doit investir pour mener à bien la décarbonation du transport aérien. Airbus comptabilise quelque 8700 avions dans son carnet de commandes, soit dix ans de visibilité au rythme actuel de production. L’avionneur espère en particulier atteindre la cadence de 75 A320 livrés par mois courant 2027, contre une moyenne mensuelle de près de 50 appareils en 2023.
Une dynamique qui tire les recrutements vers le haut : la filière prévoit 25000 embauches cette année (dont 6000 apprentis), contre 28000 l’an dernier – des chiffres proches des niveaux d'avant crise. Par ailleurs, le nombre de membres du Gifas augmente, passant de 427 début 2024 à 485 aujourd’hui. Le seuil des 500 adhérents devrait être franchi lors du 1er semestre.
Ce que préconise le patron du Gifas pour maintenir à flots le secteur aéronautique ? Que l’Etat ne réduise pas sa participation au Corac, qui pilote une partie de la R&D de la filière via des fonds publics et privés. Alors que l’engagement prévoyait une enveloppe de 300 millions d’euros par an entre 2024 et 2027, elle pourrait se réduire à 230 millions d’euros en 2025. Guillaume Faury plaide aussi pour le maintien du CIR (qui représente 700 millions d’euros pour la filière aéronautique). Avec un total d'un milliard d'euros par an, cette contribution de l’Etat représente 19% des efforts de R&D de la filière.
Des trésoreries parfois mises à rude épreuve
Autres recommandations mises en avant : un soutien à l’émergence d’une filière de carburants d’aviation durables, un non accroissement de la Taxe de Solidarité sur les Billets d’Avion (TSBA), l’arrêt des augmentations de charges, le maintien du financement de la Loi de programmation militaire (dont la marche en 2025 s’élève à 3,3 milliards d’euros) et un desserrement de l’étau réglementaire en France et en Europe. Autant de mesures attendues par une filière assise sur un tas d’or, mais qui fait face à des situations financières parfois délicates pour certains fournisseurs et à des concurrents étrangers bien moins contraints.
Entre le besoin d’investir et de recruter d’une part, mais l’impérieuse nécessité de rembourser les prêts garantis par l’Etat (500 millions d’euros au total) et l’environnement inflationniste d’autre part, les trésoreries des sous-traitants sont mises à rude épreuve. Sans compter que le niveau de productivité reste en deçà de celui de 2019. Certes, l’étude annuelle de la Banque de France – menée pour le compte du Gifas – montre une amélioration de la croissance (+9%) et de la rentabilité en 2023. Pour autant, 40 grands équipementiers présentaient cette année-là un risque de défaillance, comme l’avait révélé L’Usine Nouvelle en octobre dernier.



