"L'université et la recherche s'arrêtent". C'est le mot d'ordre du jeudi 5 mars pour l'enseignement supérieur français, après plusieurs semaines de manifestations hebdomadaires, de cours à l'arrêt et de tribunes à répétition… Avant même que le projet de Loi programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) ne soit connu, une partie du monde de la recherche se mobilise. Contre les premières orientations du texte, et la précarisation de la recherche. Cinq questions pour faire le point.
Qu'est ce que la LPPR ?
L'acronyme contre lequel se lèvent les chercheurs désigne le projet de Loi pour la programmation pluriannuelle de la recherche. Annoncée par le Premier Ministre Edouard Philippe en février 2019, celle-ci se donne pour ambition de promouvoir le rayonnement de la recherche française.
Face au constat d'une perte de vitesse de la science française sur la scène internationale, celle-ci se fixe pour ambition de "redonner à la recherche de la visibilité, de la liberté, et des moyens", selon les mots du Premier ministre. Pour cela, la LPPR devrait notamment fixer une trajectoire budgétaire d'investissement dans la recherche française sur plusieurs années, afin d'atteindre la cible longtemps promise de 3% du PIB. Contre 2,2% aujourd'hui, un taux inférieur à la moyenne de l'OCDE (2,4%) et à des pays comme l'Allemagne (3,1%) ou les Etats-Unis (2,8%).
Où en est-elle ?
Rien n’est encore fixé. Alors que le projet de loi devait être présenté au Conseil des ministres en février 2020, la loi se fait attendre. Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (Mesri) parle désormais d’une présentation “au printemps,de manière à ce que la loi entre en vigueur comme prévu début 2021".
La mobilisation s’est amplifiée au fil des annonces gouvernementales. Alors que le Comité national de la recherche scientifique (CoCNRS), qui représente la communauté française de la recherche publique, avait fait des propositions en juillet 2019, dont un diagnostic sombre sur la précarité de la recherche en France, ses représentants craignent qu'elles ne soient pas prise en compte. "Nous avons constaté un décalage important entre les propositions que nous avions préparé en commun et les premières mesures évoquées, notamment par les rapports de réflexion préalables à la loi du ministère de l'Enseignement supérieur", explique Olivier Coutard, président du Comité des président du Comité national de la recherche scientifique (CoCNRS), à L'Usine Nouvelle.
"Les rapports présentés par nos différents groupes de travail entrent dans le cadre de l’élaboration de la loi, mais ne peuvent servir de référence pour le texte de loi", rappelle de son côté le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation. Déplorant la montée des “fausses nouvelles” à propos d’une loi encore en élaboration, il appelle à la patience.
Reste que certaines orientations sont connues. Fin novembre, les propos du président du CNRS Antoine Petit, appelant à une loi “inégalitaire et darwinienne”, ont mis le feu aux poudres. Quelques jour après, lors des 80 ans du CNRS, Emmanuel Macron affirmait vouloir faire du Haut conseil pour l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) un élément clé pour une évaluation “dure” des laboratoires. Suscitant encore l'inquiétude.
Qui se mobilise ?
Difficile de faire un bilan global. Selon le décompte du collectif Université Ouverte, qui coordonne la mobilisation, 111 universités et écoles, 268 laboratoires et 145 revues scientifiques auraient adopté des motions s’opposant à la réforme. Le mouvement est soutenu par les syndicats du secteur.
“La position que je défends, et qui me semble partagée largement, c’est que nous avons clairement exprimé nos inquiétudes par rapport aux premières annonces du gouvernement et que nous allons attendre que le projet de loi soit sur la table pour éventuellement engager des actions plus fortes", argue de son côté Olivier Coutard. Mais si l'ensemble des sections ne se sont pas prononcées pour la journée d'action du 5 mars, il note que "les positions défendues sont partagées par tous".
Au contraire, la Conférence des présidents d’université a pris part à la bataille le 24 février dernier pour se déclarer “en phase avec les orientations du projet de loi de recherche”, via un communiqué de presse.
Où en sommes-nous des financements ?
Tout le monde s’accorde sur l’objectif principal : définir une trajectoire budgétaire pour atteindre un investissement équivalent à 3% du PIB pour la recherche, dont 1% pour la recherche publique. Mais tandis que le gouvernement jure sa bonne foi, les scientifiques rappelle que ce chiffre est une cible depuis 20 ans sans jamais être respectée.
En janvier, la ministre de l’enseignement supérieur, Frédéric Vidal, a annoncé un investissement de près de 118 millions d’euros pour que “dès 2021, tout chargé de recherche et tout maître de conférences soit désormais recruté à hauteur d’au moins deux smic, contre 1,3 à 1,4 smic aujourd’hui”. Un chiffre que les scientifiques mobilisés mettent en regard avec les quelques six milliards supplémentaires qui seraient nécessaires pour porter le budget de la recherche publique à 1% du PIB. D’autant que ce montant ne comprend pas la compensation du manque à gagner des fonctionnaires en raison de la réforme des retraites.
Quels sont les principaux points de contestation ?
Deux nouvelles voies de recrutement font particulièrement débat : les contrats à durée indéterminée "de mission scientifique" et les “chaires de professeur junior”. Les premiers désignent en réalité des contrats s'interrompant une fois un projet de recherche terminé. Ceux-ci devraient devraient permettre de remplacer les CDD à répétition actuellement utilisés, mais selon leurs détracteurs maintiennent en réalité la précarité des chercheurs en créant un nouveau type de contrat sans perspective de carrière.
Les seconds, équivalents des “tenures track” (titularisation conditionnelle) des universités anglo-saxonnes, doivent venir pallier le manque d’attractivité des universités françaises. Ces chaires “viendront en plus [des postes pérennes existants], pour permettre de faire des recrutements supplémentaires de profils différents, et éviter par exemple que certains jeunes chercheurs, formés en France, choisissent de rester à l’étranger”, défend ainsi Frédérique Vidal dans une tribune publiée dans Le Monde. Au contraire, les opposants pointent que les métiers de la recherche restent attractifs et s’inquiètent des conséquences de la construction d’un système à deux vitesses dans lequel seuls certains auraient les moyens de mener leurs recherches une fois recrutés. Sans offrir de solution pour les nombreux chercheurs ne parvenant pas à trouver de poste une fois leur doctorat en poche.
Plus largement, c’est le “pilotage par la performance” et de la compétition qui sont remis en question. Alors que la LPPR veut pouvoir orienter la recherche et favoriser l’innovation, les critiques de la loi sont inquiets des effets délétères que peuvent entraîner l’évaluation et les financements de court-terme sur projets. A l'exemple de ceux accordés par l'Agence nationale de la recherche (ANR), auxquels les taux de succès restent particulièrement bas.
“Cette loi construit une vision totalement opposée aux intérêts et aux valeurs universitaires basés sur les libertés académiques d’enseigner et d’apprendre”, analyse ainsi Julien Gossa, maître de conférence en informatique à l’université de Strasbourg travaillant sur l’enseignement supérieur, pour expliquer la contestation. Outre la précarité entraînée par le manque de financements récurrent, ces orientations pourraient aussi pousser les chercheurs à multiplier les publications au détriment de la qualité. Voire favoriser les fraudes. Concentrer les recherches sur certains secteurs sans prendre en compte l’imprévisibilité des développements scientifiques pourrait même être contre-productif rappelle Olivier Coutard. "A l'exemple du Sida, les découvertes importantes sont parfois faites par des collectifs qui semblaient peu performants auparavant", note Olivier Coutard, tout en rappelant que "l'évaluation de l'activité scientifique est déjà très présente". La publication du projet de loi dira si ces craintes sont fondées.



