Chez Jean-Marie Bétermier, la fibre de l’ingénieur reprend vite le dessus sur le dirigeant. Quand le patron de la direction Espace de Safran se rend à Colombelles (Calvados), dans les locaux de la filiale Data Systems, dont il est le président, il va sur le toit de l’établissement, l’un des endroits stratégiques de la place. C’est là qu’est installée une dizaine d’antennes très spéciales, fabriquées maison et capables de suivre à la trace le déplacement des satellites circulant en orbite géostationnaire. «Ces antennes captent de manière passive les émissions radiofréquences des satellites. Nous avons installé le même dispositif dans d’autres endroits. Et en comparant les temps nécessaires pour capter le même signal émis par un satellite à partir de différentes antennes, nous pouvons déterminer sa position très précisément», explique l’ingénieur.
Et sous sa férule, l’innovation technique se double d’une innovation commerciale. Plutôt que de vendre des produits comme il le fait habituellement, Safran Data Systems valorise cette infrastructure et vend un service de surveillance de l’espace baptisé WeTrack. «Au départ, les équipes ont fait les yeux ronds. Il a fallu les convaincre et freiner la vente d’équipements», précise le dirigeant, capable d’appeler la plupart de ses collaborateurs par leur prénom. Outre sa solide compétence technique, sa bonne humeur et sa capacité à fédérer ont joué pour réussir cette conversion. Et WeTrack est déjà un succès. Il permet aux opérateurs commerciaux, mais aussi aux armées, de savoir si leur satellite suit la trajectoire attendue, d’éviter les collisions et surtout de savoir si dans leur environnement direct aucun autre satellite ne s’approche, que ce soit pour une manœuvre amicale… ou non.
Bio express
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1984
Diplômé de l’École polytechnique, puis de l’Isae-SupAero en 1986 -
2012
Nommé PDG de Zodiac Data Systems -
2021
Prend la tête de la direction Safran Espace
Jean-Marie Bétermier, 60 ans, s’est très tôt intéressé au monde des satellites et des lanceurs. Diplômé de l’École polytechnique en 1984 (la même promotion que la Première ministre Élisabeth Borne) et diplômé de l’Isae-SupAero, il avait rejoint le Centre national d’études spatiales (Cnes) avec l’envie forte, en démarrant sa carrière, «de faire de la technique», indique-t-il. Au sein de l’agence spatiale, il a été chargé du développement d’une technologie de communication par faisceaux laser qui permet à des satellites à 45 000 km de distance d’échanger entre eux des données. Il fallait viser juste !
S’il a fait quelques infidélités au secteur spatial, il a toujours suivi le même fil d’Ariane : l’innovation. Après le Cnes, cet adepte des grands espaces (rando en montagne, VTT en forêt, navigation en mer) a occupé des postes de direction générale au sein de plusieurs sociétés de hautes technologies. Parmi les projets développés : des solutions de reconnaissance faciale dans les aéroports, l’utilisation de la RFID dans le commerce, la conception d’une centrale de surveillance bancaire via les réseaux de type internet… Une fois au moins, son sens d’ingénieur lui a joué un (mauvais) tour. En 2011, le groupe Bolloré, pour lequel il travaille à l’époque, mise sur une solution technique pour développer son service de voiture en libre-service qui ne lui paraît pas intéressante. Ce désaccord lui coûtera son poste.
Il mouille sa chemise
Quand vous avez un client, il faut répondre à ses besoins et tout faire pour qu’il n’ait jamais envie de chercher des solutions chez la concurrence.
L’ingénieur se double d’un redoutable dirigeant d’entreprise. «Quand vous avez un client, il faut répondre à ses besoins et tout faire pour qu’il n’ait jamais envie de chercher des solutions chez la concurrence», assure-t-il. En prenant la direction de Data Systems, en 2012, alors dans le giron du groupe Zodiac, il demande aux équipes de R & D de cibler les innovations qui font sens pour leurs clients, et pas seulement de répondre à des défis d’ingénierie, si beaux soient-ils. En parallèle, il accélère le développement aux États-Unis, premier marché aérospatial du monde. Avec succès. Le Pentagone et la Nasa achètent ses technologies pour des applications stratégiques et les principaux fabricants d’appareils (Boeing, Lockheed Martin, Bell…) adoptent ses solutions de télémesure à très haut débit.
Et quand cela coince avec un client, comme avec le Cnes en 2018, il mouille sa chemise. La société rencontrait des problèmes dans la mise au point du logiciel de sauvegarde de la fusée Ariane 5, une fonction critique au moment du décollage, donnant la bonne localisation du lanceur… et déclenchant sa destruction en cas d’anomalie de trajectoire. «Jean-Marie Bétermier était très proche de ses équipes et très disponible pour répondre à nos questions. Il s’est investi à fond pour comprendre le problème technique. Cela a accéléré la résolution du problème», indique Jean-Marc Astorg, l’actuel directeur de la stratégie du Cnes, à l’époque directeur des lanceurs.
La pénurie actuelle de composants électroniques nécessaires pour l’assemblage des boîtiers de télémesure et autres démodulateurs produits sur le site de Colombelles met également à l’épreuve sa capacité à satisfaire ses clients. Sa priorité : assurer les livraisons coûte que coûte, malgré les nouveaux délais d’approvisionnement demandés par les fournisseurs. En septembre 2021, il a mis en place une équipe resserrée autour des responsables industriels et des achats, instauré des procédures plus rapides en s’assurant que les composants achetés auprès de nouveaux fournisseurs font l’affaire. «Il est très vigilant sur le sujet. Nous faisons un point avec lui toutes les semaines. Et jusqu’à maintenant, nous n’avons pas eu de rupture de notre production», se félicite Léopold Tordeux, le directeur des opérations du site.
Résultat, en dix ans, Data Systems a doublé son chiffre d’affaires et a fait décoller sa rentabilité. Son effectif est passé de 500 à 800 personnes. Olivier Andriès, le directeur général de Safran, n’a pas eu à chercher loin ni longtemps le patron de la nouvelle direction spatiale au sein de Safran créée en 2021. Elle regroupe toutes les activités d’équipementier spatial du groupe et compte 1 200 salariés. «Outre sa compétence managériale, j’ai pu me rendre compte du relationnel que Jean-Marie Bétermier avait auprès de la communauté spatiale ainsi que de sa capacité à entraîner ses équipes derrière lui. Tout cela avec une grande humilité», souligne Olivier Andriès. Il n’est pas le seul à reconnaître ses mérites. En septembre dernier, Jean-Marie Bétermier a été nommé membre à la prestigieuse Académie internationale d’astronautique, qui réunit les plus éminents experts mondiaux du domaine, pour sa contribution à faire progresser la science aérospatiale.
Son défi
À la tête de la nouvelle direction Espace de Safran, Jean-Marie Bétermier a pour mission de faire passer le chiffre d’affaires de son activité de 300 à 500 millions d’euros le plus rapidement possible. Fort heureusement, le marché spatial est porteur. L’essor des constellations de satellites, l’arrivée des mini-lanceurs, la militarisation de l’espace et Artemis, le programme de retour sur la Lune, sont autant d’opportunités pour les technologies de Safran. Jean-Marie Bétermier pourra s’appuyer sur une direction qui rassemble environ 1 200 personnes, réparties sur neuf sites de production en France et trois filiales internationales, aux États-Unis, en Norvège et en Inde.



