Lors de l’annonce d’un changement à sa tête mi-janvier, Atos a été clair sur la mission de son nouveau directeur général et désormais ex-directeur financier Paul Saleh. Il "a pour priorités le refinancement des dettes financières du groupe et les négociations en cours", concernant deux gros projets de cessions de l'entreprise spécialisée dans le numérique. Il y a d’abord les négociations exclusives avec EP Equity Investment, la société d’investissement du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, pour l'acquisition de son activité d’infogérance Tech Foundations et le lancement d’un audit préalable par Airbus pour la division BDS, qui regroupe entre autres la cybersécurité et le calcul haute performance.
Atos fait face à de nombreuses échéances qui se rapprochent.
L’entreprise doit rembourser 4,8 milliards d’euros dans les six prochaines années, à commencer par un emprunt obligataire de 500 millions d’euros en novembre 2024, un prêt de 1,5 milliard d’euros en janvier 2025 et un autre emprunt obligataire de 750 millions en mai 2025.
"Pas de problématique sur le court terme"
A fin juin 2023, son endettement net, après prise en compte de la trésorerie, s’établissait à 2,3 milliards d’euros. «Le prêt de 1,5 milliard doit se terminer en janvier 2024 mais la société peut et va utiliser deux extensions de six mois chacune», précise un observateur de l’entreprise. La piste d’un étalement de ce prêt sur deux années supplémentaires aurait été évoquée entre le groupe et ses banques, selon BFM Business qui rapporte également l’intervention récente du Comité interministériel de restructuration industrielle, le service de Bercy qui vient en soutien aux entreprises en difficultés, dans le dossier. Atos avait en tout cas fait savoir mi-janvier qu’il n’avait pas déposé de demande de désignation d’un mandataire ad hoc ou d’ouverture d’une procédure de conciliation, deux voies préventives de traitement des difficultés qui peuvent permettre d’éviter une procédure collective.
«Jean-Pierre Mustier [président du conseil d’administration] et Paul Saleh négocient avec les banques pour faire face à la dette de 2025. Bien sûr qu’il faut renégocier, mais il n’y a pas de problématique sur le court terme et je crois en leur capacité de convaincre les banques», estime Catherine Berjal, la cofondatrice de la société de gestion CIAM, actionnaire d’Atos, auprès de L’Usine Nouvelle. «Même si les échéances ne sont pas pour demain, il faut quand même renégocier en avance car cela semble difficile. Il est compliqué de savoir où en sont exactement les négociations mais la situation est quand même critique», tempère notre observateur.
Des créanciers en perte de confiance
La confiance des créanciers d’Atos est ébranlée. Au premier semestre 2023, Atos a enregistré un flux de trésorerie disponible négatif d’environ 970 millions d’euros. Et mi-janvier, l’entreprise a annoncé que cet indicateur serait probablement inférieur à son objectif d’environ moins 100 millions d’euros pour le second semestre 2023. La capacité du groupe à générer de la trésorerie est donc mise à mal. De quoi le pénaliser dans le remboursement de sa dette. «Avoir un free cash flow négatif augmente la situation d’endettement en accroissant la dette nette», poursuit l'observateur du dossier.
Dans un communiqué publié en octobre 2023, Atos indiquait par ailleurs mener différentes "actions spécifiques pour optimiser son besoin en fonds de roulement [ou BFR]", c’est-à-dire la somme nécessaire pour financer son exploitation et qui correspond au décalage entre les dépenses et les encaissements de l’entreprise. Sans ces pratiques, le niveau du besoin en fonds de roulement "aurait été en moyenne supérieur d’environ 1,8 milliard d’euros aux chiffres publiés", reconnaissait le groupe. «Il y a eu une optimisation du BFR quelque peu excessive mais l’entreprise souffre aussi de la comparaison avec ses pairs concernant sa marge opérationnelle par exemple», souligne Nicolas David, analyste de la société chez Oddo BHF.
Une vente à la découpe qui inquiète les salariés
Dans la foulée de l’annonce du projet de cession de Tech Foundations à Daniel Kretinsky en 2023, les banques semblaient plutôt disposées à refinancer Eviden, le périmètre "digital" d’Atos sur lequel le groupe envisage de se recentrer à l’avenir. L’opération devait alors permettre à la société de transférer entre autres 1,9 milliard d’euros de passif (provisions de différents types, dettes de location…) inscrits à son bilan. «Dans ce cadre, un effort était demandé aux actionnaires avec un projet d’augmentation de capital de 900 millions d’euros d’Eviden», rappelle Nicolas David. De quoi adoucir les discussions avec les créanciers. Mais depuis l’annonce début janvier de négociations avec Airbus pour la vente de BDS autour de 1,5 milliard d’euros, les conditions de l’opération concernant Tech Foundations sont en train d’être renégociées et le deal avec Daniel Kretinsky tarde à aboutir. Des réunions importantes doivent cependant avoir lieu cette semaine avec l’homme d’affaires tchèque.
Quelle que soit l'issue de ces négociations avec EP Equity Investment, "la société considère la cession d’autres actifs, bien au-delà des 400 millions d’euros", évoqués précédemment, a indiqué Atos début janvier. «Ce qui se dessine, c’est la vente par appartement des activités en croissance qui intéressent le marché. Si toutes ces activités sont vendues, que va-t-il rester pour continuer à survivre ?» s’interroge Alia Iassamen, la coordinatrice CFDT d’Atos-Eviden.
Le profil de crédit de l'entreprise se dégrade
Pour Nicolas David, «il faut qu’une solution soit trouvée rapidement car la situation commence à abîmer la vision de l’entreprise». Vendredi 19 janvier, l’agence de notation S&P Global a déjà dégradé de BB- à B- la notation d’Atos, enfonçant un peu plus l’entreprise dans la catégorie de valeurs "spéculatives". Or certains contrats passés avec des clients du groupe peuvent être remis en cause en cas de mauvaise santé financière de ce dernier, sans que le volume des contrats concernés soit précisément connu. Selon plusieurs sources, activer ces clauses libératoires reste cependant un processus long et la donne ne devrait donc pas changer du jour au lendemain sur ce front pour Atos.



