Considérée à tort comme « vieillissante », « pénible », « masculine » …, l'industrie souffre d'un déficit d'image auprès du grand public qui lui vaut des difficultés de recrutement. D'après l'OPCO2i, 76 000 emplois sont à pourvoir à tous les niveaux de qualification. La problématique est d'autant plus grande dans la chimie, souvent perçue comme une industrie « toxique » et « polluante ». « À ces idées reçues vient s'ajouter une méconnaissance de la chimie et de ce qu'elle représente dans notre quotidien et pour notre avenir », constate Guillaume Croullebois, directeur de la communication de France Chimie qui confie également que « face à cette problématique d'attractivité, nous avons une forte demande de nos adhérents pour communiquer auprès du grand public afin de mieux faire connaître la contribution de la chimie à la société. » Ainsi, près de la moitié des actions de communication de France Chimie sont consacrées à l'attractivité de la filière. Et depuis quelques années, l'organisation professionnelle modernise sa panoplie d'outils de communication afin d'essayer d'impacter plus largement le grand public. « On s'est aperçus qu'on n'avait pas toujours le bon discours », analyse Guillaume Croullebois. « Plutôt que d'aborder la chimie d'un point de vue technique, il vaut mieux montrer à quel point elle est présente dans notre quotidien », insiste-t-il. Une grande partie de ces actions ciblent un public en particulier : les jeunes. Collégiens, lycéens ou étudiants, ils sont les futurs salariés de l'industrie. Et aujourd'hui plus que jamais, la chimie a besoin de recruter de jeunes talents afin de répondre aux grands enjeux actuels. À commencer par un phénomène sociologique de fond. Conséquence du Baby-Boom qui a eu lieu en France entre les années 1940 et 1960, actuellement, la pyramide des âges s'inverse et les départs à la retraite sont nombreux. « Malgré le fait que nous ayons récemment recruté beaucoup de jeunes, la moyenne d'âge dans notre entreprise est de 42 ans, avec une ancienneté moyenne de 11 ans », illustre Elodie Claude, responsable ressources humaines de Messer France, producteur et distributeur de gaz industriels. Parallèlement, l'industrie chimique est au cœur de grandes transformations portées par les transitions énergétique et numérique de la société qui font naître un besoin en nouvelles compétences. « Dans les Hauts-de-France, les projets industriels de giga-factories et d'EPR vont créer beaucoup d'emplois, en concurrence avec la chimie, alors que bon nombre des postes existants ne sont pas pourvus et qu'une majorité des salariés vont partir à la retraite d'ici à cinq ans » , appuie François Trouillet, délégué général de France Chimie Nord/ Pas-de-Calais.
Un phénomène sociologique de fond
Alors pour attirer les jeunes talents, c'est toute l'industrie de la chimie qui se mobilise. Dans un premier temps, en partant à la rencontre de ses futurs collaborateurs. Tout au long de l'année, des représentants de France Chimie animent des stands sous forme d'expositions itinérantes ( « Objectif Mars », « Les Métiers de la Chimie » ) sur différents salons d'orientation, comme le Salon européen de l'éducation, ou lors de rencontres organisées pendant de la Semaine de l'Industrie. Parallèlement, certaines France Chimie régionales organisent, sur leur territoire, des salons dédiés à l'industrie de la chimie, comme les Villages de la Chimie (encadré). La rencontre avec les jeunes a aussi lieu lors de portes ouvertes dans les établissements scolaires ou les entreprises. En novembre 2024, le Tour de France de nos industries, organisé par Bpifrance et OPCO2i, a fait escale à l'usine Arkema de Serquigny (Eure), spécialisée dans la fabrication de polymères. Cette tournée immersive en bus, au cœur des usines et des écoles des territoires, a pour objectif de valoriser les acteurs de l'industrie française et de leur donner de la visibilité pour sensibiliser la jeune génération aux métiers industriels. « La territorialité a une incidence dans le recrutement des talents, on ne recrute pas de la même façon dans l'Est et l'Ouest de la France, de la même façon qu'on ne recrute pas de la même façon dans une usine ou un centre R&D », commente Géraldine Ala, responsable de la transformation post-M&A chez Syensqo. « Avant, nos démarches de recrutement étaient centralisées, mais nous avons recréé un lien entre les équipes de recrutement et les usines pour pouvoir participer à des démarches locales de présentation de nos métiers et nos usines », précise-t-elle. Mais ces démarches ne sont pas l'apanage des grands groupes. Malgré des effectifs réduits, certaines PME partent, elles aussi, à la rencontre des jeunes talents. « Nous essayons de répondre favorablement à toutes les sollicitations que nous avons pour organiser des visites de notre site », confie Bénédicte Paladini, directrice générale de Palchem, une entreprise de 35 employés qui propose des services de chimie fine et de synthèse à façon, principalement pour l'industrie pharmaceutique et l'agrochimie. Basée à Angres, dans la région des Hauts-de-France, la PME organise régulièrement des visites de son site avec l'IUT de Béthune, l'École Nationale Supérieure de Chimie de Lille (ENSCL) et des lycées de la région. « Depuis la création des Bureaux des Entreprises dans les lycées, à la rentrée 2023, nous avons de plus en plus de sollicitations des établissements pour organiser des visites d'entreprise », constate Ghizlane Farrak, chargée de relations adhérents chez France Chimie Nord/Pas-de-Calais. « En facilitant les relations entre le monde de l'enseignement et le monde professionnel, je pense que ces bureaux vont aider à faire connaître les métiers de la chimie », s'enthousiasme-t-elle.
Les Ambassadeurs de la Chimie

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Présence sur les salons, participation à des journées portes ouvertes, visites de sites… Si ces actions de communication sont au cœur même de la mission de France Chimie, elles prennent une tout autre dimension, lorsqu'elles sont menées conjointement avec des salariés de l'industrie qui peuvent parler de leur métier et partager leur expérience quotidienne. C'est avec cette idée en tête que France Chimie a lancé, en juin 2023, un grand réseau « d'Ambassadeurs de la Chimie » aux niveaux national et régional. L'objectif ? « Proposer aux personnes qui aiment parler de leur métier de nous rejoindre et de participer à des événements que nous avons identifiés proches de chez elles », répond le directeur de la communication. Pour chacune de leurs interventions, les Ambassadeurs de la Chimie ont à leur disposition une panoplie d'outils de communication développés par la profession pour parler de la chimie et de ses différents métiers, qu'ils peuvent utiliser en complément de leur témoignage et leur expérience personnelle.
« Lorsque nous intervenons auprès des jeunes, nous avons un rôle de conseiller pédagogique à jouer à cause de la méconnaissance des métiers de la chimie et des parcours d'orientation », confie Guillaume Croullebois. « D'ailleurs, les enseignants sont toujours très intéressés par ces rencontres entre le monde éducatif et le monde professionnel car eux-mêmes réalisent souvent qu'ils ne connaissent pas toujours les applications industrielles de ce qu'ils enseignent toute la journée », ajoute-t-il.À l'heure actuelle, le réseau compte 270 ambassadeurs de la chimie. Mais en réalité, ils sont bien plus nombreux à œuvrer dans l'ombre. Amélie Journet, ingénieure chargée de R&D en chimie organique chez Palchem, intervient régulièrement à l'ENSCL pour présenter les métiers de l'ingénierie et son entreprise. Elle épaule sa directrice pour faire visiter le site Palchem à des classes. Et en novembre 2024, elle a participé, avec son collègue Gwenaël Forcher, responsable de production, à une rencontre en visioconférence organisée dans le cadre du projet Forindustrie, un outil pédagogique et innovant pour présenter la richesse des métiers de l'industrie aux jeunes en quête d'orientation et d'avenir. « Comme j'ai été diplômée en 2020, j'ai encore une bonne vision de l'école et je pense que des parcours comme le mien peuvent inspirer certains étudiants, alors je trouve normal d'accompagner les jeunes dans leur cursus en partageant mon expérience », témoigne l'ingénieure chimiste. « L'attraction des talents n'est pas le domaine gardé des ressources humaines, on considère que tous les collaborateurs de Syensqo sont les ambassadeurs de l'entreprise », abonde Géraldine Ala, responsable de la transformation post-M&A chez Syensqo. « Nos meilleurs ambassadeurs, ce sont nos collaborateurs », acquiesce la responsable ressources humaines de Messer France. « D'ailleurs, nous avons mis en place une prime de cooptation pour les collaborateurs qui nous mettent en contact avec des personnes intéressées pour collaborer avec Messer », confie-t-elle. Pour encourager l'implication de leurs employés, certaines entreprises de la chimie intègrent ces initiatives dans une démarche RSE (voir encadré).
Mettre la chimie à l'honneur
Au-delà de ces rencontres et temps d'échange, plusieurs acteurs du secteur organisent chaque année des remises de Prix qui mettent la chimie à l'honneur auprès des jeunes. Dans le cadre du Prix Pierre Potier des lycéens, des classes volontaires constituent un jury chargé de désigner parmi un ensemble de projets en faveur du développement durable, portés par des industriels, celui qui, selon elles, représente la meilleure innovation. « Avec ce prix, nous voulons donner envie au jeune public de découvrir la chimie en leur montrant des innovations du secteur en faveur du développement durable », explique Guillaume Croullebois. Pendant les Olympiades de la Chimie, des lycéens concourent à deux épreuves, une première épreuve scientifique en laboratoire, et une seconde pour évaluer la capacité des candidats à parler de chimie devant un public donné. « L'épreuve scientifique comporte toujours une étape collaborative et la notation tient compte de la capacité du candidat à travailler en équipe, une compétence primordiale pour la vie en entreprise » , précise Guillaume Croullebois. « Avec les Olympiades, l'idée est de donner le goût de la chimie, de susciter des vocations, et éventuellement de repérer des talents pour les industriels partenaires » , ajoute-t-il. Les étudiants en école d'ingénieurs aussi ont leur trophée : le Prix Jeunes pour l'Innovation récompense les projets d'innovation en faveur d'une société durable des étudiants ingénieur(e)s des vingt écoles d'ingénieurs en chimie et génie des procédés de la Fédération Gay-Lussac. Et depuis cette année, les collégiens ne sont pas en reste, puisque France Chimie Nord/ Pas-de-Calais a lancé une nouvelle version de son concours « Filme ta chimie » qui s'adresse aux élèves de quatrième. « Nous pensons qu'il est important de cibler les jeunes dès la quatrième, avant qu'ils aient leurs premiers choix d'orientation à faire » , justifie François Trouillet. Les initiatives pour attirer les jeunes foisonnent. Mais reste à savoir si les résultats sont à la hauteur des efforts fournis. Certains industriels tirent un bilan plutôt positif. « Depuis 2010, nous avons embauché 39 alternants et le rythme s'est accéléré depuis 2020, avec la présence de dix à quinze alternants en moyenne dans nos locaux », chiffre Elodie Claude, la responsable ressources humaines de Messer France qui confie que « tout ce que l'entreprise fait pour ses collaborateurs, elle le duplique pour ses alternants pour gagner en attractivité auprès des jeunes : une révision de leur grille salariale est faite tous les deux ans et nous avons mis en place des entretiens de suivi pour les alternants. » « Quand j'ai des postes ouverts, je n'ai aucune difficulté à recruter et, actuellement, les alternants représentent 20 % de l'effectif de Palchem », confie Bénédicte Paladini, bien consciente néanmoins que la difficulté de recrutement reste une réalité pour l'industrie chimique en général. « Avec toutes les initiatives mises en place depuis une petite dizaine d'années, nous estimons que nous avons une panoplie d'outils assez complète en matière d'attractivité. Nous souhaitons maintenant prendre du recul en menant une enquête pour mieux cerner les opportunités de communication et évaluer ce qui fonctionne le mieux parmi nos actions », annonce Guillaume Croullebois qui indique que France Chimie a déjà trouvé le partenaire qui mènera cette enquête.
Les Villages de la Chimie font toujours recette
Initié en 2003 par France Chimie Île-de-France, le Village de la Chimie des Sciences de la Nature et de la Vie réunit, chaque année, à Paris, des entreprises et professionnels issus des industries chimiques et d'autres secteurs d'activité employant des chimistes, ainsi que des écoles et universités enseignant la chimie.
Outre les opportunités professionnelles, cet évènement est l'occasion de découvrir les métiers de la chimie à travers des animations et ateliers proposés notamment par les scientifiques du CNRS, de l'ISIPCA, de la FIPEC et des expériences de réalité virtuelle permettant aux participants de plonger au cœur d'un laboratoire de chimie. « Depuis la première édition, près de 150 000 jeunes et leurs parents sont venus partager avec les 150 enseignants et professionnels présents chaque année sur le salon », chiffre Gilles Le Maire, délégué général de France Chimie Île-de-France. En 2025, le 22e Village de la Chimie ouvrira ses portes les 7&8 mars 2025, au Parc floral de Paris.
Une initiative similaire a été initiée par France Chimie Nord/Pas-de-Calais en 2014. Chaque année, un Village de la Chimie s'installe dans un établissement d'enseignement en chimie de l'académie de Lille. Et depuis deux ans, l'événement s'est dédoublé. « Les industriels nous ont fait remonter que les collégiens et lycéens étaient deux cibles différentes : les premiers découvrent la chimie, alors que les seconds doivent déjà choisir des options pour le bac », explique Farida Hamid, assistante communication et formation pour France Chimie Nord/ Pas-de-Calais. « Alors notre conseil d'administration a décidé d'organiser deux villages différents afin que les industriels et établissements puissent adapter leur discours », poursuit-elle.
3 questions à Bénédicte Paladini, directrice générale de Palchem
InfoChimie Magazine : Comment êtes-vous devenue directrice générale de Palchem ?
B. P. : Palchem est une entreprise familiale, elle a été créée par mon père en 1991. Je suis arrivée dans la société il y a onze ans. Aujourd'hui, nous travaillons tous les deux à la direction afin que je puisse faire perdurer l'activité de l'entreprise toute seule par la suite.
Vous avez donc côtoyé la chimie dès votre plus jeune âge ?
B. P. : Mes parents sont tous les deux chimistes. Quand j'étais petite, j'allais régulièrement fermer l'entreprise avec mon papa, le soir. Si j'ai fait de la chimie, c'est parce que j'ai vu de la chimie toute ma vie. Je suis pharmacienne de formation, et à mon époque, plus de 80 % des diplômés en pharmacie allaient à l'officine. Moi, j'ai eu la chance de visiter plein de sites industriels, ce qui m'a permis de découvrir plein de métiers. Résultat, je n'ai jamais été en officine.
Vous pensez que parler de chimie aux plus jeunes est important ?
B. P. : Oui ! C'est essentiel pour moi de montrer la chimie aux plus jeunes. Je fais régulièrement faire le tour de notre site à mes trois enfants. Et quand les enfants de mes salariés passent à l'entreprise, je leur propose toujours de venir voir ce que l'on fait. Par ailleurs, on accueille régulièrement des jeunes pour des semaines de découverte en 3e et en seconde. Et j'ai pour habitude de les faire changer de service, tous les jours, afin qu'ils aient un aperçu des différents métiers de l'entreprise.
PARLER CHIMIE DANS UNE DÉMARCHE RSE
Sport dans la Ville, Elles bougent, Rêv'Elles, et bien d'autres. Ces associations qui œuvrent pour l'insertion sociale et professionnelle, l'éducation et le développement personnel de personnes issues de milieux populaires bénéficient du soutien de nombreux industriels de la chimie. Dans le cadre de la Semaine de l'Industrie, par exemple, une quinzaine de collégiennes inscrites à l'association Elles Bougent ont visité le centre R&D d'Arkema, à Genay (Rhône), avec Sandie Bourset, chimiste chez Arkema et marraine de l'association.
« Avec l'association Rêv'Elles, nous jouons un rôle de mentor pour des jeunes filles à qui nous faisons découvrir les métiers de la chimie et avec qui nous parlons du leadership au féminin », confie Géraldine Ala, responsable de la transformation post-M&A chez Syensqo. « L'engagement auprès de telles associations permet aux salariés de se sentir impliqués dans la démarche RSE de leur entreprise en donnant de leur temps bénévolement en tant que mentors, par exemple », explique Jean-Louis Martin, vice-président du Groupe Seqens et délégué - pour la région AuRA - de l'association C'Possible qui lutte pour favoriser l'insertion des jeunes des lycées professionnels dans la vie sociale et lutter contre le décrochage scolaire.



