Entretien

«Pour décarboner la chimie, il n'existe pas de réponse simple et claire», Yves Lenain (Deloitte)

Depuis près de quarante ans, l'industrie chimique a pris le virage du développement durable. En témoigne notamment l'initiative Responsible Care, qui représente l'engagement RSE des entreprises de la chimie. Où en sont ces industriels, en matière de décarbonation ? Yves Lenain, senior manager climat chez Deloitte, et ancien expert en énergie et changement climatique chez France Chimie, apporte des éléments de réponse.

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Plateforme chimique Roussillon Isère
La plateforme chimique de Roussillon, en Isère (Auvergne-Rhône-Alpes).

InfoChimie magazine : Où en est l'industrie chimique en matière de développement durable ?

Yves Lenain : La nouveauté de ces dernières années est de considérer l'énergie et le changement climatique comme des sujets spécifiques et à part, et non pas noyés dans des sujets environnementaux globaux. Pour autant, la chimie n'a pas attendu les récentes réglementations pour se prendre en main. Dans les années 2000-2010, une montée en puissance des réglementations européennes a d'abord forcé le secteur à créer une vision commune, évitant ainsi le « chacun pour soi ».

Ces questionnements, qui se sont inscrits dans le temps long, ont d'abord été encadrés par le marché des quotas carbone. À présent, ils sont également portés par l'objectif de neutralité carbone d'ici à 2050, mis en œuvre par le pacte vert européen depuis 2021. Sans oublier la CSRD, une nouvelle directive de la Commission européenne applicable depuis début 2024, qui fixe de nouvelles normes et obligations de reporting, en lien avec le développement durable et les critères ESG. En résultent de plus en plus d'investissements décarbonés.

Comment les industriels de la chimie se décarbonent-ils ?

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Y.L. : Pour décarboner les différents pans de la chimie (de base – organique et inorganique –, de spécialité, etc. ), il y a plusieurs façons de procéder. Il n'existe pas de réponse simple et claire, qui consisterait à disposer d'infrastructures d'approvisionnement « vert » existantes et de solutions facilement duplicables. Dès lors, non pas qu'il y ait une forme d'attentisme, mais l'incertitude pèse sur les industriels qui se questionnent : faut-il investir dans un e-cracker ? Ou dans du captage et du stockage de carbone (CCS) ? Plutôt miser sur la biomasse ? Ou le recyclage chimique ? L'élément déterminant sera la compétitivité : trouver un mix de solutions techniques, économiquement viable, pour éviter la fermeture d'usines, à long terme.

Que faites-vous pour aider vos clients à se décarboner ?

Y.L. : Nous avons aidé le Cefic à développer une « calculatrice » qui modélise l'ensemble de l'industrie chimique européenne. En indiquant l'objectif de réduction des émissions carbone d'une entreprise donnée, par exemple la neutralité d'ici à 2050, le modèle va calculer – selon un certain nombre de paramètres (prix de l'électricité, coût du carbone, disponibilité de la biomasse, etc.) – le mix technologique le plus adapté. C'est très intéressant, car on peut simuler différentes hypothèses : une politique très agressive pour une électricité zéro carbone abondamment disponible, une autre très favorable au recyclage chimique ou encore à une biomasse priorisée et fléchée vers l'industrie.

Toucher à toutes les technologies peut fonctionner au niveau macro, mais si, pour des raisons économiques ou techniques, le déploiement industriel de l'une d'entre elles n'a pas lieu, alors qu'une entreprise a misé dessus en investissant sur 20-25 ans, cela peut s'avérer très problématique.

Le CCUS va-t-il se déployer chez les chimistes ?

Y.L. : Jusqu'à maintenant, des mutations technologiques visant à décarboner la chaleur utilisée par l'industrie chimique – un processus très émetteur de gaz à effet de serre (GES), essentiellement dans la production d'ammoniac – ont permis une grande progression de la décarbonation du secteur. Mais pour aller plus loin, on sait que la captation des émissions carbone est nécessaire. Alors qu'il y a quinze-vingt ans, c'était une technologie de laboratoire, et qu'elle atteignait le stade pilote il y a cinq-dix ans, on commence maintenant à construire des installations grandeur nature. Pour autant, on ne peut pas encore parler de « technologie d'avenir ». Les moyens pour déployer le CCUS sont disponibles, mais les acteurs ont besoin de sécurisation pour investir dans des infrastructures offrant ce service à un bouquet d'industriels émetteurs.

Leurs réticences sont réelles face aux incertitudes techniques liées au transport du CO2 par pipeline, qui requiert des investissements massifs. Le doute vient aussi de la réglementation du marché : pour ceux qui pratiquent le CCUS, le bénéficiaire du gain carbone est encore assez flou. Finalement, les investisseurs sont face au risque que les industriels ayant ce besoin de capter leur CO2 disparaissent ou se tournent vers d'autres technologies.

Qu'en est-il de la dynamique de décarbonation sur toute la chaîne de valeur ?

Y.L. : Si l'on considère la dynamique globale sur toute la chaîne de valeur, on a, en amont, les chimistes de base, responsables de la majorité des émissions, avec peu de valeur ajoutée. À l'autre bout, ce sont les chimistes de spécialité, marginaux en termes d'émissions mais concentrant la majorité de la valeur ajoutée. Entre les deux existe une chaîne d'industriels intermédiaires, peu intensifs en énergie et avec peu de valeur ajoutée, mais qui, mis bout à bout, représentent un grand nombre d'acteurs. Alors que les chimistes de spécialité souhaitaient verdir leurs produits, il y avait, jusqu'à présent, de la perte en ligne, le long de la chaîne. Et donc peu d'offres. Mais aujourd'hui, ça communique, notamment grâce à l'initiative Science Based Targets (SBTi) qui a mis la barre assez haut : c'est une sorte de tampon qui reconnaît les objectifs climat, validé par une société qui se revendique de la science. Pour qu'une société soit SBTi, elle doit désormais s'engager sur le scope 3, donc sur ces fournisseurs de matières premières, incitant à un transfert de la décarbonation, le long de la chaîne.

Comment ces acteurs intermédiaires gèrent-ils cette transition ?

Y.L. : Beaucoup viennent nous consulter avec des questions de « débutants ». Comme nous avons l'habitude de travailler avec les deux bouts de la chaîne, on se demande où étaient ces acteurs intermédiaires depuis quinze-vingt ans. Toute la pression leur tombe dessus en même temps, car ils arrivent dans un environnement très mature. Par exemple, les fabricants automobiles demandent à leurs fournisseurs de pièces en plastique – des intermédiaires industriels – de se décarboner. Ces derniers doivent alors chercher à se fournir en plastique bas-carbone auprès de plasturgistes. Même chose pour les fabricants de granules à destination de l'industrie du plastique, qui vont rechercher des polymères bas-carbone. De leur côté, les polyméristes ont bien souvent des solutions disponibles depuis des années, mais peu de clients, faute de demandes.

Où en est cette demande en alternatives durables ?

Y.L. : Alors que la chimie a d'ores et déjà travaillé en R&D et dispose de solutions dans les cartons, depuis une vingtaine d'années, c'est grâce aux acteurs intermédiaires que cette demande marché émerge enfin. La directive européenne CSRD les pousse à mettre le climat dans leur gouvernance, en les questionnant sur leur trajectoire climat, leur prix interne du carbone, alors même que certains, en décalage, viennent de finir leur premier bilan carbone. Au niveau macro, on a identifié les solutions en Europe. Mais lorsque ça se joue au niveau micro, pour une entreprise, il faut déterminer les solutions disponibles localement et le bon mix de matières premières.

S'agit-il donc d'un travail à mener en interne de l'entreprise ?

Y.L. : Il y a deux niveaux de travail. Les entreprises doivent décarboner individuellement. Mais une construction synergique doit aussi s'opérer : on a besoin d'un certain nombre de nouveaux réseaux, notamment au niveau de l'électricité, du gaz, de l'hydrogène, du stockage du CO2, ou encore de la vente éventuelle de chaleur industrielle de récupération. Cette dynamique collective peut advenir, soit au moyen de joint-ventures et de co-investissements – ce qui s'est vu par le passé sur certaines plateformes. Soit par le biais des pouvoirs publics qui décident de développer les différents réseaux. Ainsi, les industriels doivent avoir construit leur propre feuille de route, mais ont besoin de tout l'écosystème en ordre de marche pour avancer, ce qui comprend la décarbonation de leurs clients et de leurs fournisseurs.

Quels aspects relèvent de la responsabilité des pouvoirs publics ?

Y.L. : D'envoyer toujours des signaux clairs. Il y a un premier enjeu de compétitivité liée à la réindustrialisation. Il faut garantir aux entreprises que se décarboner, c'est se renforcer pour, à terme, prévenir la désindustrialisation.

Pour ce faire, il existe, par exemple (et malgré des réserves), un prototype de mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM – Carbon Border Adjustment Mechanism), mis en place pour réduire le risque de concurrence déloyale due à un prix du carbone trop bas. Le second enjeu, c'est évidemment la sécurisation des investissements. Les pouvoirs publics doivent mettre en œuvre des stratégies de décarbonation de l'économie et établir des feuilles de route de transition sectorielle, pour déterminer localement les solutions qui conviennent le mieux à un écosystème donné. Plutôt en avance, la France doit encore y travailler, notamment sur la fameuse place de l'hydrogène, grâce auquel on peut décarboner la mobilité, la chaleur, l'électricité et les produits chimiques. Techniquement, l'industrie chimique est prête à se lancer, mais le marché de l'hydrogène ne fonctionne pas, car les énergies renouvelables nécessaires à sa fabrication ne sont pas encore suffisamment compétitives ou stables.

Quels obstacles freinent l'hydrogène renouvelable ?

Y.L. : Techniquement, un électrolyseur a besoin de fonctionner autant que possible en continu. Il demande donc à être produit dans des zones bénéficiant de beaucoup de soleil et de vent, telles que l'Espagne, la Grèce et le Maroc – encore une fois, des pays qui sont prêts depuis des années. À titre personnel, je suis un grand promoteur de l'hydrogène depuis mes travaux à France Chimie. C'est juste une question de temps et de volonté politique pour que les réseaux d'hydrogène se développent, à l'instar des pipelines de gaz et des réseaux d'électricité omniprésents à travers le monde.

Que constatez-vous en matière de recyclage chimique ?

Y.L. : Nous avons évalué la possibilité, pour la chimie, d'atteindre une neutralité carbone forte. Cela s'avère bien plus difficile, lorsqu'on prend en compte les émissions résultant de l'incinération des plastiques. Ce dernier point pousse à aller vers le recyclage, car on réalise que pour atteindre les objectifs de neutralité, seules des hypothèses très agressives le permettent. La chimie devra se décarboner intégralement, scope 3 amont et aval compris. Pour y parvenir, il y a un fort besoin de donner un cadre réglementaire très incitatif. Avec des objectifs d'intégration de matériaux recyclés, ou en interdisant la mise en décharge, en régulant l'incinération, en obligeant à des technologies de tri automatiques, etc. Mais par dessus tout, il faut que la demande marché existe. Que faire de tous ces fûts d'huile de pyrolyse, s'il n'y a pas de clients pour les réutiliser ? Il faut que les chimistes trouvent un intérêt dans leur récupération. Ça pousse, à mon sens, à ce qu'il y ait des discussions entre des acteurs de plusieurs secteurs.

Au-delà de toutes ces mesures, que pensez-vous de céder des activités, plutôt que de les décarboner ?

Y.L. : Est-ce que vendre un actif toxique est bon pour le climat ? Pour l'instant, c'est un jeu qui a enrichi certains, mais à quel point ça va tenir dans le temps, je n'en suis pas certain. Par contre, le problème d'avoir fracturé les entreprises, c'est que les industriels perdent en maîtrise sur leur chaîne de valeur. En étant dépendants de leurs fournisseurs pour disposer de solutions que leurs clients réclament, ils ont moins de flexibilité dans le choix de la solution ou dans l'arbitrage économique qui permet de maintenir de la valeur ajoutée sur l'ensemble de la chaîne de production.

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