Les industriels de l’aéronautique doivent appuyer sur l’accélérateur. C’est le message qu’a fait passer Bruno le Maire, le ministre de l’Economie, mardi 31 aout, lors d’une rencontre avec la presse organisée à Bercy. Il n’a pas caché son mécontentement devant la lenteur de la consolidation que la filière est censée engager depuis un an. « Le secteur se consolide trop peu, alors que les enjeux sont majeurs, a martelé Bruno le Maire. Il en va de la compétitivité et de la solidité de l’industrie aéronautique française ».
Dès l’été 2020, le gouvernement et les grands donneurs d’ordre que sont Airbus, Safran, Thales et Dassault Aviation, ont pourtant lancé le fonds « ACE Aéro Partenaires », géré par ACE Capital Partners, pour mettre en musique cette consolidation. Un fonds qui s’élève aujourd’hui à 730 millions d’euros, grâce à l’apport de Tikehau Capital (mais-mère d’ACE), de l’Agence des participations de l’État, de Bpifrance, des donneurs d’ordre et du Crédit Agricole, dernier arrivé.
Des investissements imminents
Mais un an après la création de ce fonds, une seule opération d’envergure a été menée, au profit du sous-traitant nantais Aries Alliance. Le ministre de l’Economie réclame donc que d’autres opérations soient menées et que le fonds accélère le rythme. «S’il n’y a pas de prise de conscience maintenant, le réveil sera douloureux», a prévenu Bruno Le Maire. La filière automobile a davantage avancé sur sa restructuration, estime encore le ministre. Sans doute parce qu’elle se trouve au pied au mur, avec la transition vers le véhicule électrique.

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«Bruno le Maire n’a pas tort, admet Marwan Lahoud, l’ex directeur de la stratégie d’Airbus à la tête d’ACE. Tout le monde est conscient de la nécessité de se consolider et elle se trouve exacerbée par les difficultés induites par la crise.» Le dirigeant assure que le fonds, qui a étudié quelque 80 dossiers, va annoncer des "investissements significatifs" dans les prochaines semaines. L’objectif de mener à bien entre cinq et huit grosses prises de participations et entre 10 et 20 investissements de soutien à l’horizon de cinq ans est toujours d’actualité. Parmi les opérations les plus attendues, celle concernant Aubert et Duval (groupe Eramet), avec ACE, Airbus et Safran cristallise l’attention. Mais depuis des mois, l’opération tire en longueur.
Des problèmes de valorisation
Comment explique-t-on cette lenteur apparente de la consolidation, alors que le groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas) tente aussi depuis plusieurs années de l’impulser ? «Cela s’explique d’abord par la nécessité d’effectuer des placements rentables dans la durée, rappelle un bon connaisseur des rouages du secteur qui pointe du doigt l’ambiguïté des propos de Bruno le Maire. Il ne faut pas perdre de vue qu’ACE, tout en ayant une vision long terme et bienveillante du secteur, a aussi des objectifs de rentabilité vis-à-vis des investisseurs, les grands donneurs d’ordre de l’aéronautique, mais aussi les investisseurs financiers dont l’Etat.» Or la période actuelle n’est pas vraiment propice aux bonnes affaires…
La sous-valorisation actuelle des entreprises, en raison de la crise du secteur sur fonds de pandémie mondiale, complique les négociations pour d’éventuels rapprochements. Beaucoup d’entreprises sont familiales et ne souhaitent pas être vendues avec une trop forte baisse de leur valeur. Certaines ont vu leurs valorisations boursières s’effondrer et restent encore en deçà de ce qu’elles étaient avant crise. Pour toutes les entreprises non cotées, les négociations sont encore plus complexes, car elles s’effectuent sans référence et souvent avec un niveau d’endettement élevé.
Un fonds qui reste trop franco-français
Autre frein qui expliquerait le temps pris par la consolidation : le périmètre du fonds géré par ACE est de facto limité à la France. «Il s’est construit dans le contexte du Covid, c’est-à-dire dans une résurgence d’un certain nationalisme, y compris du côté des acteurs privés, précise Marwan Lahoud. Je reconnais que j’aurai préféré avoir les coudées plus franches.» Alors qu’ACE a annoncé en juin 2021 le lancement d’un fonds en Espagne, l’initiative pourrait être dupliquée dans d’autres pays européens où le secteur aéronautique est aussi fortement présent. Un changement d’échelle qui pourrait modifier la donne.
«La consolidation a d’autant plus de sens à l’échelle européenne tant pour les programmes civils que militaires, plaide également une source proche des parties prenantes de cette consolidation. Dans le passé, Aero Fund [qui a précédé ACE Aéro Partenaires, ndlr] concernait par exemple le Canada. Il y aurait aussi beaucoup de sens à pouvoir investir dans ce pays où Airbus est présent.» Dans le domaine des aérostructures par exemple, des champions se trouvent en Allemagne, en Belgique mais aussi en Espagne.
Comment faire pour accélérer enfin ce mouvement ? «Tous les acteurs peuvent jouer un rôle, soutient Didier Evrard, l’ex directeur des programmes d’Airbus qui a piloté la cellule de crise dès le printemps 2020 en lien avec l’Etat et le Gifas. Les donneurs d’ordre devraient être plus clairs dans leurs messages pour faire comprendre aux entreprises, notamment dans certains segments de marché, qu’elles n’ont plus le choix que de se regrouper pour survivre, et l’Etat pourrait être sélectif dans les investissements qu’il soutient.»
Le risque de la consolidation contrainte
Et le dirigeant de renvoyer l’Etat à ses propres contradictions : «il faut reconnaître que les aides de l’Etat, qui étaient nécessaires, ont aussi eu pour effet pervers de ralentir justement le besoin de se consolider pour les entreprises.» A l’heure où les aides pourraient peu à peu se réduire, Bruno le Maire soutient que la transition environnementale constitue une opportunité en or pour la filière. Les gagnants au niveau mondial seront, selon lui, les avionneurs et les équipementiers capables de proposer un avion plus vert.
Le risque en cas d’immobilisme ? «C’est que de nombreux marchés lancés par les grands donneurs d’ordre soient peu à peu raflés par des entreprises étrangères plus solides, s’inquiète un bon connaisseur de la filière. La consolidation risque in fine de se faire sous la contrainte, c’est-à-dire quand des entreprises vont se trouver en situation de faillite.» La filière aéronautique française négocie un virage serré qui pourrait bien l’engager pour les prochaines décennies.
Olivier James et Solène Davesne



