L'Usine Nouvelle. - Quel va être l’impact de la crise sur la filière aéronautique ?
Eric Trappier. - La crise liée au Covid-19 a provoqué un arrêt brutal des livraisons d’avions. Les baisses de cadences des grands donneurs d’ordres se sont répercutées sur l’ensemble de la filière. Les mesures de chômage partiel permettent de maintenir des emplois qui sont et seront nécessaires lorsque la charge remontera, dans les prochaines années. Pour les segments des court et moyen-courriers, les scénarios de reprise sont optimistes, mais cela sera plus difficile pour les long-courriers. Le marché des hélicoptères sera lui aussi touché, comme celui de l’aviation d’affaires qui pourrait repartir dans les mois qui viennent.
Quelles seront les conséquences sociales de cette baisse de charge ?
Cette réduction de l’activité pourrait durer de deux à trois ans. Des mesures de chômage partiel vont pouvoir être mises en place, mais cela ne signifie pas qu’il n’y aura pas de réajustement des effectifs. Les entreprises du secteur vont arrêter d’embaucher quelque temps et jouer sur des départs à la retraite anticipée. Mais il est à craindre qu’il y ait des PSE [plans de sauvegarde de l’emploi, ndlr]. Toutes les entreprises se sont engagées à faire le maximum pour éviter des licenciements secs, mais cela risque d’être inévitable. Dans la mesure où l’on estime pouvoir maintenir la moitié des postes menacés durant cette période où la baisse de charge chutera de 30 % environ, on peut raisonnablement craindre une réduction des effectifs pour la filière.

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Comment la filière s’organise-t-elle pour faire face à la crise ?
C’est tout le Gifas qui s’est mobilisé. Un bureau restreint a été immédiatement constitué autour des patrons des quatre?grands donneurs d’ordres. Une task force, dont les travaux sont coordonnés par Didier Evrard, l’ancien directeur des programmes d’Airbus, a été mise en place. Elle comprend les adjoints ou collaborateurs de ces patrons, les principaux DRH, ainsi que des représentants de la supply chain.
La première mission de cette cellule de crise a été d’identifier toutes les sociétés les plus fragilisées par cette crise. Nous en avons dénombré entre 100 et 150, qui sont soit trop petites, soit pas assez diversifiées. Dans un second temps, il a fallu travailler en concertation avec l’État pour mettre en place des mesures, en particulier un fonds d’investissement pour les aider à passer le cap. Le fonds gestionnaire sélectionné sera opérationnel dès le mois de juillet.
Nous avons ciblé deux types d’entreprises à aider, les PME technologiques avec un savoir-faire unique et celles devant participer à des opérations de consolidation afin de constituer des ETI plus puissantes.
Vous appelez à cette consolidation depuis de longues années...
C’est vrai, mais la difficulté est notamment de faire adhérer certaines sociétés familiales. Nous avions lancé au sein du Gifas un plan de ce type il y a deux ans, auprès d’une cinquantaine de chefs d’entreprise, pour prévenir de la nécessité de se consolider, surtout quand tout va bien. Il n’a pas été suffisamment suivi d’effet. La crise pourrait provoquer une modernisation de la filière à marche forcée.
Plusieurs acteurs vont disparaître, il ne faut pas se le cacher. Ceux qui survivront vont devoir se structurer pour faire face aux nombreux défis du futur, tels que la digitalisation. Il faut avoir en tête que nos concurrents américains et chinois sont en train de moderniser leurs industries. Nous, Européens, devrons sortir plus forts de la crise.
Comment orchestrer cette consolidation sur le terrain ?
Le Gifas a un rôle de coordination. Une architecture est en train de se définir. Des entretiens ont lieu entre les ETI et les PME, en particulier avec les acteurs identifiés comme en difficulté, pour être en mesure d’influer sur leur futur au vu de cette structuration. Nous ne sommes pas là pour les forcer, mais pour les aider, les conseiller. Quant aux acteurs de plus grande taille, comme les équipementiers, à eux de prendre en main leur destin.
Comment amener à cette structuration alors que les intérêts de certains membres de la filière peuvent être divergents ?
Cela fait plus de cent ans que des intérêts différents cohabitent au sein du Gifas ! L’une de ses missions est de faire émerger cette volonté commune supérieure aux intérêts individuels, permettant de mettre de côté les différends et de défendre notre activité commune, l’aéronautique. Il peut y en avoir, mais l’important est de trouver un accord, comme lorsque le Gifas a aidé les donneurs d’ordres à constituer un fonds, même si cela a été difficile. On peut effectivement imaginer qu’il y ait des concurrences plus vives entre Latécoère et Safran. Idem avec Thales et un certain nombre de sociétés dans l’électronique. Mais nous devons savoir dégager des lignes directrices dans l’intérêt de la profession.
Pensez-vous possible d’assurer cette consolidation à l’échelle européenne ?
La France soutient son industrie aéronautique, mais l’Europe doit désormais prendre le relais. La crise a plutôt eu tendance à inciter chaque pays à sauver son patrimoine industriel. Thierry Breton, commissaire au Marché intérieur, a pris les choses en main en créant, par secteur, un écosystème des sociétés industrielles, avec l’Association des industries aérospatiales et de défense de l’Europe dans le cas de l’aéronautique. La France et l’Allemagne pèsent fortement sur les décisions pour inciter à une structuration de la filière aéronautique. Des ponts sont jetés entre les deux pays. Le Gifas communique en permanence avec son équivalent allemand, le BDLI. Reste qu’à l’échelle de l’Europe, la logique se fait encore majoritairement pays par pays.
Qu’attendez-vous concrètement de l’action de Thierry Breton ?
Nous attendons de sa part qu’il soutienne les secteurs civils, militaires et spatiaux, soit par des fonds, soit par des programmes de recherche. Nous demandons aussi que l’Europe réfléchisse à son modèle pour l’industrie afin de favoriser une autonomie stratégique. Le but n’est pas d’établir une forteresse européenne, mais de davantage s’affirmer dans certains domaines. Il sera plus pertinent dans le domaine de la défense, par exemple, que les Européens achètent européen, plutôt qu’américain. Il en est de même dans le numérique et les télécommunications. Cette crise va aider à la prise de conscience que l’Europe peut et doit peser. L’industrie doit revenir au centre de la scène.
Propos recueillis par Olivier James



