Entretien

«Pierre Fabre vise un doublement des ventes en oncologie d’ici cinq à dix ans», selon Théodore Leondaridis

Le laboratoire français Pierre Fabre accélère ses investissements en oncologie, dont la part a doublé en cinq ans dans le chiffre d’affaires de l’activité pharmaceutique du groupe. Le développement du portefeuille est axé sur la différenciation, avec des traitements ciblés. Revue de détails avec Théodore Leondaridis, directeur de la franchise Oncologie chez Pierre Fabre.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
"Nous étions déjà implantés aux Etats-Unis pour notre activité dermo-cosmétique, depuis le New Jersey, mais notre activité médicale y était modeste, autour de 10 millions d’euros de ventes annuelles. Désormais nous allons changer de dimension sur le marché américain qui est très porteur pour l’oncologie", assure Théodore Leondaridis, directeur de la franchise Oncologie de Pierre Fabre.

L'Usine Nouvelle – Que représente la part de l’oncologie chez Pierre Fabre ?

Théodore Leondaridis – L’entreprise a généré 3,1 milliards de chiffre d’affaires en 2024, dont 43% pour l’activité pharmaceutique. Au sein de cette branche l’oncologie représente désormais 40% alors qu’elle n’était que de 20% en 2019. C’est une croissance spectaculaire, avec des ventes passées de 200 millions à plus de 500 millions d’euros, portées pour l’instant par les marchés européens et chinois. Nous visons des perspectives de doublement d'ici à cinq à dix ans, en particulier depuis l’ouverture de notre filiale américaine l’an dernier. Nous étions déjà implantés aux États-Unis pour notre activité dermo-cosmétique, depuis le New Jersey, mais notre activité médicale y était modeste, autour de 10 millions d’euros de ventes annuelles. Désormais, nous allons changer de dimension sur le marché américain qui est très porteur pour l’oncologie. Nous y sommes en phase de lancement pour une thérapie cellulaire dans un type de lymphome très rare.

Depuis quand Pierre Fabre est positionné en oncologie et dans quels domaines ?

Historiquement, depuis 40 ans. Nous avons commencé avec des chimiothérapies, qui permettent d’empêcher la division des cellules cancéreuses, mais de manière un peu aveugle, car elles touchent aussi les cellules saines. Nous avons eu un premier lancement en 2018 dans les thérapies ciblées, c’est-à-dire des molécules chimiques ou biologiques destinées à certains types de cancers avec des mutations génétiques spécifiques, où l’on cherche à inhiber le mécanisme génétique à l’origine de la division incontrôlée des cellules. Notre premier lancement concernait le traitement du mélanome métastatique porteur d’une certaine mutation, la mutation BRAF. Ce traitement a par la suite été approuvé dans le cancer colorectal, qui figure parmi les trois cancers les plus prévalents dans les sociétés occidentales, mais là encore pour cette mutation BRAF qui n’est présente que dans 10% des cas. Et en 2024 nous avons obtenu une autorisation de mise sur le marché pour une indication dans le cancer du poumon avec cette même mutation qui ne touche que 2% des patients.

Pour ces thérapies ciblées, vous vous appuyez sur des partenariats et des acquisitions ?

Notre portefeuille s’est constitué via un premier partenariat signé en 2015 avec une biotech américaine Array BioPharma, depuis rachetée par Pfizer. Par la suite, nous avons noué d’autres collaborations et accords de licence pour des molécules proches de l’enregistrement [des demandes de mise sur le marché, nldr], comme avec Puma Biotechnology, ou avec Atara Biotherapeutics pour une thérapie cellulaire dont nous avons finalement acquis les droits mondiaux en 2023. Mais en parallèle de cette stratégie d’acquisition de licences, nous avons notre propre activité de R&D.

Depuis quand ?

Nous faisons de la recherche en oncologie depuis plus de 40 ans, mais c’est en 2022 que nous avons confirmé l’oncologie de précision comme notre priorité. Nos investissements en R&D médicale ont alors progressé, de 26% rien qu’en 2024, avec la volonté de développer des molécules dès les phases précoces. Aujourd’hui, plus de 80% de notre budget de R&D pharmaceutique concerne l’oncologie.

Pour les partenariats vous ne ciblez que des laboratoires américains ?

Nous avons noué davantage de collaborations aux États-Unis par opportunité au début, car les biotechs américaines se développent essentiellement sur leur marché domestique, tandis que les Laboratoires Pierre Fabre peuvent devenir leur partenaire de choix hors des États-Unis. Mais nous avons aussi construit des partenariats sur des programmes plus précoces avec des biotech européennes, notre terrain de jeu est mondial.

Comment vous positionnez-vous sur le marché oncologique qui est déjà colossal ?

Nous cherchons à être compétitif sur ce marché, devenu en valeur le premier mondial dans la pharmacie, surtout face aux grands acteurs. Pour nous, il s’agit de faire la différence sur des niches. Les cancers colorectaux ou du poumon sont très répandus, mais nous allons sur des mutations que tout le monde ne cible pas. C’est là qu’on peut trouver un créneau compétitif. Dans le traitement du mélanome, nous ne sommes par exemple pas les premiers, mais nous sommes leader sur les mélanomes à mutations BRAF. Cela suppose d’avoir plusieurs produits plutôt qu’un blockbuster, cela suppose de trouver un équilibre financier. L’entreprise a pour actionnaire principal une fondation humanitaire, qui détient 86% des parts. Cela nous offre une vision long terme, mais nécessite d’être rentables car nous ne pouvons pas faire appel au marché.

Vous avez modifié votre stratégie ces dernières années, en cédant des actifs de production et de R&D en oncologie, pourquoi ?

Nous avons cédé un site de production et notre centre de recherche à Saint-Julien-en-Genevois [Haute-Savoie, nldr] car leurs compétences étaient tournées vers les immunothérapies, dont les modes d’action sont distincts de l’oncologie de précision. Or notre choix est de cibler des cancers avec des mutations génétiques, en inhibant ces mutations. C’est pour cette raison que nous avons recentré notre expertise et nos activités à l’Oncopole de Toulouse. Depuis 2023, nous y avons recruté plus de 70 collaborateurs. Notre Centre d’Innovation à Toulouse est ainsi devenu le siège unique de notre R&D pour l’oncologie, mais aussi pour la dermatologie, les maladies rares et la dermo-cosmétique.

Où produisez-vous en oncologie ?

Pierre Fabre est un groupe industriel largement intégré, et nous produisons nous-même la grande majorité de nos produits. Et pour la plupart en France, à hauteur de 85% à 90%. Le défi de l’oncologie, c'est qu’il s’agit de tous petits volumes, car nous ciblons des populations très réduites, et nous ne pouvons pas tout produire en interne. Notre portefeuille historique de chimiothérapies est intégralement produit chez Pierre Fabre, y compris leurs principes actifs, dans notre usine de Gaillac [Tarn]. Pour nos médicaments sous licence, à travers les partenariats, nous héritons généralement d’une chaîne de production existante. Notre thérapie cellulaire, par exemple, est produite aux États-Unis. Mais dès que cela fait sens, nous intégrons la production, comme nous l’avons fait pour deux principes actifs qui étaient produits en Allemagne et que nous avons relocalisés à Gaillac avec le soutien du plan France Relance.

Et qu’en est-il pour vos productions au regard des possibles droits de douanes américains ?

Sur notre activité oncologie, cela ne nous impacte pas, car ce qu’on commercialisera demain aux États-Unis est produit là-bas.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
78 - Rambouillet
Date de réponse 30/04/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs