[Penser l'après-Covid] Comment apprendre à "vivre avec les virus" pour Frédéric Keck

Comment penser le monde avec le Covid-19 ? En exclusivité pour L’Usine Nouvelle, la réponse de Frédéric Keck, anthropologue au CNRS, auteur de "Les sentinelles des pandémies : chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine" (Zones sensibles, juin 2020).

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Frédéric Keck, anthropologue au CNRS
Frédéric Keck, Anthropologue au CNRS

"Nous savons depuis vingt ans que les chauves-souris sont des réservoirs d’agents pathogènes émergents et que, du fait des perturbations de leur écosystème, elles nous transmettent des virus. Changement climatique, extinction d’espèces, déplacements de populations animales... tous les signaux indiquent que le monde de demain favorisera la transmission de nouveaux virus pathogènes. Moins un écosystème comporte d’espèces, plus les agents pathogènes risquent de se transmettre aux humains, avec des effets immunitaires catastrophiques. Les craintes portent aussi sur les moustiques, présents dans des régions où ils n’étaient pas auparavant, du fait du réchauffement climatique.

Il faut développer des réponses plus intelligentes que ces mesures massives que sont l’abattage des animaux malades, le confinement des humains et la vaccination. D’autant que 99,99 % des virus sont bons pour nous. Prévenir les zoonoses [maladies atteignant les animaux et transmissibles à l’homme, ndlr] nécessitera de la surveillance au quotidien. C’est ce que font déjà les virologues, qui mettent en place des sentinelles. Pour cartographier les virus qui circulent, ils collectent par exemple les déjections des chauves-souris, laissent des poules non vaccinées dans les fermes. Ils pourront repérer la petite transformation écologique qui favorise le virus, par exemple un élevage porcin trop près d’une forêt.

Les simulations de diffusion du virus, qui permettent d’élaborer des scénarios de réaction et de préparer le personnel sur la ligne de front, sont un autre moyen de limiter les contaminations. La troisième réponse, le stockage, est plus coûteuse et plus incertaine. En réalité, nous ne sommes jamais prêts pour le bon virus. Les États comme les entreprises doivent donc, plutôt que se barricader derrière des frontières, investir dans des dispositifs qui permettent de vivre avec les virus. Les virologues font l’inverse : ils étudient les réactions des animaux sur les transformations écologiques pour interpréter les signes que la nature leur envoie. En traitant les problèmes écologiques à partir de l’écosystème et en utilisant le langage de la modernité, des modèles mathématiques et des publications scientifiques, depuis quarante ans, ils parlent la langue du monde d’après."

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