Enquête

OVH, l'industriel des serveurs

OVH conçoit et fabrique des serveurs. Une intégration industrielle qui le sert dans la bataille du cloud.

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Près du quart de l’effectif d’OVH se consacre à l’activité industrielle du groupe, de la conception à la fabrication des serveurs. Avec l’ouverture d’une nouvelle usine à Croix, la capacité de production passera à 400 000 serveurs par an.

On connaît OVH comme un fournisseur de services numériques de cloud computing. Mais derrière cette façade, l’ETI roubaisienne (Nord) dispose d’une activité peu connue, celle d’industriel, avec un bureau d’études, un service d’ingénierie et d’industrialisation et des usines.

Selon François Sterin, le directeur industriel de l’ETI roubaisienne, cette activité mobilise 500 personnes, près du quart de l’effectif total de l’entreprise. "C’est la face cachée d’OVH, précise le directeur général, Michel Paulin. Nous développons et fabriquons nos serveurs,

nos baies et nos systèmes de refroidissement. Nous n’en sous-traitons l’assemblage ni à Taïwan ni en Chine. Nous le faisons nous-mêmes dans nos usines, ce qui assure la sécurité de nos équipements. Nous y embarquons nos propres logiciels. Tous nos datacenters dans le monde bénéficient de cette intégration industrielle, à l’exception de celui de Singapour et de celui de Sydney, en Australie. Pour aller vite, nous avons dû passer par des partenaires, Singtel à Singapour et Telstra en Australie. Mais dès que le business dans ces deux pays atteindra un niveau important, nous aurons nos propres datacenters avec nos propres serveurs."

De Google à Alibaba, en passant par Amazon, Facebook et Tencent, les géants de l’internet font appel dans leurs datacenters à des serveurs sur mesure. Ils en confient la conception et la fabrication à des constructeurs taïwanais, comme Quanta Computer, Wistron, Inventec… OVH va jusqu’au bout de l’intégration industrielle en assurant en interne toutes ces tâches. Cette stratégie a débuté en 2002 avec l’objectif de réduire les coûts d’infrastructure de façon à offrir des prix compétitifs. C’est ce qui a permis à OVH de se hisser au début des années 2010 à la troisième place mondiale de l’hébergement de sites web, derrière Amazon et China Telecom, et à la première en Europe. L’idée est de remplacer le système traditionnel de climatisation des datacenters par un système propriétaire de refroidissement à l’eau, jugé plus efficace, plus écologique et surtout plus économique. Ce système iconoclaste a été développé par Henryk Klaba, le père du fondateur et président de l’entreprise, Octave Klaba, et est fabriqué en interne. Il consiste à refroidir le serveur au niveau des puces avec un circuit d’eau fermé qui évacue les calories à l’extérieur du centre de données via un échangeur de chaleur et un ventilateur.

Un système de refroidissement à l’eau

Alors que les datacenters climatisés traditionnels tournent à des températures intérieures de 20 à 22 °C, ceux d’OVH fonctionnent la plupart du temps entre 26 et 28 °C. Une gamme de températures mieux adaptée aux serveurs, selon François Sterin. "Nos centres de données ont supporté sans problème l’épisode caniculaire de 2018, et pour l’épisode de 2019, nous ne déplorons pas d’incident majeur, affirme-t-il. Nous mettons en œuvre une surveillance et un monitoring très poussés, que nous renforçons en période de canicule. Cela démontre la robustesse de notre système de refroidissement à l’eau."

Avec cette innovation maison, OVH réduit de moitié la taille des serveurs, divise par trois la surface d’hébergement et réduit de 30 % la consommation d’énergie, principal poste des coûts d’exploitation des datacenters, selon le directeur industriel. "Plus besoin de bâtiment spécial, souligne-t-il. Même un garage peut être transformé en datacenter. Il suffit de disposer d’électricité et d’eau. La plupart de nos centres sont d’anciens bâtiments industriels, d’anciennes usines ou des bunkers." Un modèle synonyme de faible investissement et de bas coûts, l’obsession numéro un d’OVH. Les datacenters de dernière génération d’OVH affichent un indice d’efficacité énergétique de 1,08. Cela veut dire que les équipements électriques annexes (pompes du système de refroidissement, équipements de surveillance, éclairage…) consomment seulement 8 % de l’énergie nécessaire aux serveurs. "Nos datacenters sont au moins 30 % plus efficaces que ceux de Google", clame Henryk Klaba, fier de son invention. Google revendique un indice d’efficacité énergétique moyen de 1,11 pour ses centres de données.

OVH fait de l’intégration industrielle un avantage compétitif essentiel dans la bataille du cloud. C’est ce qui lui permet d’être moins cher que les géants américains Amazon Web Services, Microsoft, Google et IBM, alors qu’il n’est que le petit poucet du marché. François Sterin met en avant un autre avantage : "Nous pouvons innover plus vite que les concurrents, souligne-t-il. Quand de nouveaux processeurs sortent chez Intel, AMD et Nvidia, nous pouvons les intégrer immédiatement dans nos datacenters et améliorer les performances de nos services. Cela nous est possible car nous fabriquons nos propres serveurs. Avec notre esprit de start-up, nous avons l’agilité de le faire avant les gros constructeurs de serveurs." Le développement est mené dans un bureau d’études à Roubaix, siège et site principal d’OVH, avec une équipe de 30 personnes dans le matériel et de 50 personnes dans le logiciel. L’assemblage des serveurs a démarré dans une usine sur le même site, dupliquée en 2012 à petite échelle à Beauharnois, près de Montréal, pour l’alimentation des datacenters au Canada et, depuis près d’un an, aux États-Unis.

Quadruplement de la capacité de production

À l’automne 2018, l’activité de l’usine de Roubaix a été transférée dans la commune limitrophe de Croix, sur un ancien site de production de couches-culottes de la société Ontex, portant, à terme, la capacité annuelle de production à 400 000 serveurs. L’investissement se monte à quelques millions d’euros. "Auparavant, nous étions dans des locaux exigus et peu optimisés, justifie François Sterin. Avec la nouvelle usine, nous avons de la place pour accompagner notre forte croissance. Jusqu’à présent, nous sortions un serveur toutes les deux minutes. Nous avons maintenant la capacité de quadrupler cette cadence." La production annuelle de serveurs d’OVH est évaluée à 220 millions d’euros. L’usine de Croix abrite deux sous-traitants clés, Aix Metal dans le travail de la tôlerie et Inodesign dans le câblage électronique. Ils emploient sur place jusqu’à 70 personnes. Cette proximité avec les équipes d’OVH favorise l’agilité, la fluidité de la production et la collaboration pour améliorer les produits et optimiser les processus d’assemblage. "Nous faisons tout sur place, de la tôle jusqu’aux baies de serveurs, martèle François Sterin. Nous testons les baies, dans les mêmes conditions d’utilisation que dans nos datacenters, dans un laboratoire de 1 000 m2."

OVH ne se contente pas de créer ses serveurs. Il en assure aussi le recyclage pour leur donner une seconde, voire une troisième vie. À Croix, un millier de serveurs en fin de vie sont désossés, testés et reconditionnés chaque mois. Sur la vingtaine de composants que compte un serveur, un ou deux sont récupérés pour être réutilisés dans un nouveau produit. OVH tient à tout faire, de A à Z.

 Henryk Klaba,  un père innovateur 

Le système de refroidissement à l’eau, c’est lui. Les baies de serveurs, c’est encore lui. Henryk Klaba, le patriarche de la famille, est la cheville ouvrière de l’intégration industrielle d’OVH. Ingénieur de l’École polytechnique de Varsovie, en Pologne, il a mis à profit ses connaissances en mécanique, en thermique et en aéraulique pour inventer un système de refroidissement à l’eau des serveurs, affranchissant les datacenters d’OVH de coûteux systèmes de climatisation. Une invention qui permet à l’entreprise familiale de rester compétitive face aux géants américains du cloud. En tant que président chargé de l’activité industrielle, il continue à perfectionner son système pour le rendre plus efficace, moins encombrant, moins cher et plus facile à installer. Son dernier bébé est un système compact de 20 kW capable de refroidir 48 serveurs. Avec l’avantage de réduire de 30 % le coût d’exploitation par rapport à l’ancien système de 300 kW refroidissant 15 000 serveurs. Il sera déployé dans le datacenter qui sera mis en service à Roubaix début 2020. Né en 1949 en Pologne, Henryk Klaba a émigré en France en 1990 avec sa femme Halina et ses deux fils, Octave et Miroslaw. Personne ne parlait alors français.

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