Entretien

«On arrive à la fin d'un système qui asphyxie le secteur du médicament», affirme Audrey Derveloy (Sanofi France)

Dans sa première interview à la presse écrite depuis sa nomination, Audrey Derveloy, la présidente de Sanofi France et de la Fédération française des industries de santé, la Fefis, plaide pour une régulation économique du médicament plus mesurée et adaptée en France.

Réservé aux abonnés
Audrey Derveloy
Audrey Derveloy, présidente de Sanofi France. Le 8 mars 2023, au siège de Sanofi, à Paris.

L'Usine Nouvelle - Le gouvernement veut renforcer la production pharmaceutique sur le territoire et maîtriser le budget de l’Assurance maladie. Est-ce contradictoire ?

Audrey Derveloy - Plus qu’une opposition, c’est une équation complexe. Il existe une responsabilité sociétale, car les contraintes budgétaires existent, aggravées par la crise du Covid, et un enjeu de souveraineté nationale et européenne, car ce n’est pas un sujet franco-français. Nous discutons avec la filière et une mission interministérielle pour résoudre cette équation est menée sous l’égide de la Première ministre. C’est déjà tout un symbole.

Vous espérez une évolution du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) ?

Dans l’Ondam, la part du médicament est passée de 14 à 10 % en une dizaine d’années.

Nous proposons des solutions, mais le principe de base, c’est que le budget du médicament remboursable soit revu par rapport aux besoins réels des Français, pour les médicaments aussi bien essentiels qu’innovants. Dans l’Ondam [Objectif national de dépenses d’assurance maladie, ndlr], la part du médicament est passée de 14 à 10 % en une dizaine d’années, soit une décapitalisation de près de 6 milliards d’euros. Aujourd’hui, le marché est de 40 milliards d’euros en Allemagne et de 24 milliards en France, alors qu’ils étaient similaires il y a une décennie. Donc, oui, nous avons des attentes sur cette mission interministérielle pour le PLFSS 2023.

Les pénuries de médicaments anciens mais d’un fort intérêt thérapeutique ont explosé. Est-ce la responsabilité des laboratoires ?

C’est multifactoriel. Avant le Covid, il y avait déjà des tensions liées à la chaîne de production, qui repose sur une foule d’acteurs dans le monde, avec parfois des problèmes de qualité, des arrêts temporaires ou parfois permanents. Durant et après la pandémie se sont ajoutés des problèmes sur certains intrants, la crise en Ukraine et l’inflation. Or notre secteur aux prix régulés ne peut pas répercuter ces coûts. Chez Sanofi, nous avons un sourcing diversifié et nous avons su mobiliser notre outil industriel. Pour le Doliprane, par exemple, nous avons réalisé un record absolu de 424 millions de boîtes produites en 2022.

Mais cela ne suffisait pas...

La triple épidémie de bronchiolite, grippe et Covid a généré un pic de la demande de plus de 40 %. L’adaptation de notre outil industriel n’a pas pu couvrir tous les besoins. Nous nous préparons pour l’hiver prochain. Nous avons Beyfortus, une solution immunisante pour la bronchiolite des nourrissons, Efluelda, un nouveau vaccin contre la grippe pour les plus de 65 ans, et nous avons lancé un investissement de plus de 30 millions d’euros pour localiser la production dans notre usine de Val-de-Reuil (Eure), alors qu’il était seulement fabriqué aux États-Unis. Nous avons aussi augmenté notre capacité de stockage de 3 000 palettes en France.

Audrey Derveloy SanofiDAHMANE
Audrey Derveloy Sanofi Audrey Derveloy Sanofi (DAHMANE/DAHMANE)

Photo Dahmane pour L'Usine Nouvelle

Est-ce que les prix sont trop bas en France ?

À partir d’un prix seuil, les risques de rupture s’accroissent. La France a des prix moyens systématiquement inférieurs à ceux pratiqués Europe.

Clairement, oui. Les données montrent qu’à partir d’un prix seuil, les risques de rupture s’accroissent et que la France a des prix moyens systématiquement inférieurs à ceux pratiqués Europe. Il y a eu des annonces sur le fait de mettre en œuvre la prise en compte du critère de production locale dans le prix, mais cela concerne seulement les nouveaux médicaments. C’est une première avancée. Nous voudrions la même chose pour les médicaments existants. Une prise de conscience s’est opérée cet hiver pour repenser le modèle de régulation et de financement. Avant le Covid, la clause de sauvegarde se déclenchait au-delà d’un seuil déjà significatif, mais soutenable. Le secteur contribuait à hauteur de 150 millions d’euros par an. En 2022, on devrait être à plus de 1 milliard et, selon les projections, de 2,4 milliards en 2023. On est arrivé à la fin d’un système qui asphyxie le secteur.

Sur les médicaments innovants, l’escalade des prix est-elle si justifiée ?

Ce n’est évidemment pas la même chose de développer une thérapie génique, un traitement en oncologie ou un médicament classique, en particulier à cause du coût des essais cliniques. Forcément, la négociation sur le prix sera différente.

Les laboratoires négocient-ils leurs médicaments innovants à partir du prix américain, fixé plus librement ?

Le sujet n’est pas uniquement l’Europe par rapport aux États-Unis, mais aussi la France par rapport à l’Europe, où nous avons des prix inférieurs. Il faut que l’on arrive à faire valoir notre innovation thérapeutique, qui repose toujours sur des données cliniques. Depuis 2019, la stratégie de Sanofi est de concentrer son pipeline sur les médicaments "first et best in class", donc les meilleurs ou les premiers sur un segment thérapeutique. Après avoir investi pendant des années, et une fois que ces innovations sont reconnues par les autorités sanitaires, nous souhaitons que ce soit le cas aussi lors de la fixation des prix. Et j’insiste sur l’ajout du critère de production en Europe.

Quel devrait être le rôle de l’Union européenne sur le médicament ?

L’Europe doit se demander ce qu’il faut maintenir sur le continent ou relocaliser pour faire face aux conflits géopolitiques.

Il faut dérisquer le parcours du médicament pour qu’il arrive bien chez le patient. Globalement, il existe encore une dépendance au niveau des API [principes actifs, ndlr]. Cette question concerne moins Sanofi, car quasiment tous nos produits sont fabriqués en Europe et moins de 5 % de nos API proviennent d’Asie. L’Europe doit se poser la question de ce qu’il faut maintenir sur le continent ou relocaliser pour faire face aux conflits géopolitiques. L’idée n’est pas que chacun ait ses stocks et travaille de son côté.

Quelle part prend la France dans l’industrialisation de vos nouveaux médicaments ?

Notre stratégie est d’être leader en immunologie et dans les vaccins. En moyenne, nous investissons 300 à 400 millions d’euros par an en France pour maintenir notre outil industriel. Dans les vaccins, nous investissons près de 500 millions dans notre site de Neuville-sur-Saône (Rhône) pour plus d’agilité. Habituellement, une usine est dédiée à la fabrication d’un vaccin. Là, nous pourrons en produire trois ou quatre en même temps autour de plusieurs modules de production entièrement digitalisés. Nous avons aussi sur le bassin lyonnais la plateforme ARNm, un investissement de plus de 900 millions d’euros sur cinq ans.

Qu’a changé votre accident industriel sur le vaccin Covid ?

Je ne parlerais pas d’accident industriel. Différentes technologies existaient. Certains laboratoires étaient déjà très en avance dans l’ARNm quand nous avions notre expertise sur les protéines recombinantes. Nous savions que ce serait plus long. Notre vaccin est reconnu et efficace.

Notre stratégie de transformation, déjà engagée depuis 2019, fonctionne. Nous avons redynamisé notre R & D en l’organisant en centres d’excellence, à Vitry et Montpellier, par exemple, priorisé le portefeuille et nous nous sommes ouverts à des partenaires. Notre envie de collaboration s’incarne dans notre statut de membre fondateur du Paris-Saclay Cancer Cluster, avec l’université, l’Institut Gustave Roussy, Polytechnique et l’Inserm. L’idée est d’avoir les talents qui travaillent ensemble pour transformer les modèles de recherche. C’est l’une des leçons de la pandémie.

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche, Julien Cottineau et Emmanuel Duteil

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.