L'Usine Nouvelle. - Quel regard portez-vous sur l’application des nouvelles techniques de manipulation génétique dans l’univers du végétal ?
Axel Kahn. - L’édition de précision des génomes végétaux, en elle-même, ne pose pas de problème spécifique. Toutefois, ces méthodes sont d’une extrême puissance, ce qui peut engendrer une folle audace dans l’esprit des expérimentateurs. Ceux qui ont longtemps rêvé de faire certaines choses, discutables d’un point de vue éthique, disposent désormais d’une méthode remarquablement efficace et dont le coût est modéré.
À quels projets faites-vous référence ?
Le rêve de tout technicien travaillant avec l’édition du génome est de pouvoir recombiner et éditer l’ADN parfaitement, à façon. La méthode Crispr-Cas9 donne enfin accès à cet espoir fou. Parvenir à assumer un rêve n’est pas un problème éthique en soi. Dans le cas des plantes OGM, nous pouvons d’ailleurs considérer qu’il y a beaucoup plus de contrôle et de suivi que lorsqu’on croise une quantité de gènes inconnus qui vont s’insérer aléatoirement dans les plantes.

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Quel est donc le problème ?
L’un des principaux problèmes est la propriété intellectuelle de ces végétaux. Imaginons une plante élite, comme la vanille ou le riz basmati, cultivée dans une région qui dépend économiquement de cette culture. Par édition de précision, on peut introduire, dans une variété non élite, ses caractéristiques génétiques et ainsi lui conférer les mêmes propriétés. La règle de la propriété intellectuelle veut que l’utilisation des nouvelles techniques d’amélioration des plantes (NPBT) soit brevetée. Par le biais des dépendances, les produits et les gènes obtenus par ces méthodes sont protégés par le brevet de la technologie. Cela peut être un outil d’une parfaite perversité qui peut amener à une privatisation du vivant. Pour éviter que l’édition de précision ne soit un véritable cheval de Troie, il faut refuser l’introduction de la logique des brevets en matière de sélection variétale et défendre le système européen de certificat d’obtention du végétal.
Les opposants à l’utilisation de ces techniques dans le champ du végétal expliquent qu’elles créent des plantes augmentées…
Les plantes augmentées sont le but de l’agriculture. Via les croisements ou les modifications génétiques, l’agriculteur est, de tout temps, eugéniste.
Les plantes augmentées sont le but de l’agriculture. Via les croisements ou les modifications génétiques, l’agriculteur est, de tout temps, eugéniste. Il tâche d’améliorer les caractéristiques génétiques de son produit en fonction de l’usage auquel il le réserve. À l’heure actuelle, nous faisons face à un défi : celui de nourrir, d’ici à 2050, 9,5 milliards d’habitants sans couper toutes les forêts, épuiser toutes les ressources hydriques et accentuer la minéralisation des sols… Face à cet enjeu, il serait déraisonnable d’écarter par principe les méthodes issues des biotechnologies modernes.
Comment faire pour pacifier le débat ?
Dans le domaine du végétal, il faut que la science soit ouverte. Un corps humain n’est pas un bien commun de l’humanité. En revanche une forêt, un territoire, un paysage, une mer sont la propriété de tous. À partir de ce principe, il faut savoir prendre en compte tous les présupposés idéologiques qui existent dans la population. Écouter les tenants d’un productivisme étroit, les partisans de l’agroécologie comme ceux de l’agriculture raisonnée… Il n’y a pas lieu de contredire ces positions, l’une n’est pas moins vraie que l’autre.
Pourquoi l’édition du génome est-elle mieux tolérée dans la santé ?
Le domaine de l’agriculture est très différent de celui de la santé, dans la mesure où, en matière médicale, l’objectif est indiscutable : il s’agit de soigner et de sauver des vies humaines. La grande majorité des citoyens est donc favorable à l’utilisation des différentes technologies. En revanche, dans le secteur agricole, particulièrement dans nos pays qui connaissent la surproduction, il est plus difficile de justifier la prise de risque au nom de l’impératif de productivité. Le discours doit donc être appréhendé de manière très différente. Il faut que les produits qui en sont issus présentent également un avantage pour le consommateur.
Quels pourraient être ces produits ?
Dans nos pays qui connaissent la surproduction, il est plus difficile de justifier la prise de risque au nom de l’impératif de productivité.
Lors de l’apparition des premiers OGM, beaucoup de plantes transgéniques avaient comme objectif principal de conférer la résistance à des pesticides. La modification génétique comme moyen de rendre tolérante la plante est une technique que l’on conteste au sein du Comité consultatif commun d’éthique Inrae-Cirad-Ifremer-IRD, que je préside. Mais les biotechnologies modernes peuvent augmenter la résistance des plantes aux maladies ou au changement climatique et donc permettre de diminuer l’utilisation des pesticides. Il pourrait alors y avoir une voie intéressante pour les consommateurs.
Qu’en est-il dans le secteur de la santé ?
Dans ce domaine, il n’y a pas de sacralité de l’ADN en tant que structure moléculaire qui nécessiterait une considération particulière. Toutefois, la thérapie génique germinale (au niveau de l’embryon) peut soulever des questions si elle est utilisée pour introduire une modification amélioratrice dans le génome. Dans ce cas, l’objectif n’est pas l’homme réparé, mais l’homme augmenté.
Vous semble-t-elle prometteuse dans la lutte contre le cancer ?
Dans le cancer, la thérapie génique n’a pas un champ considérable, car la propriété d’une cellule cancéreuse est de ne pas être stable. Un gène va être impliqué dans une phase de la maladie, puis ce sera un autre… Ce qui limite donc l’impact de ces thérapies. L’ARN médicament pourra être une stratégie d’immunothérapie pour cloner des anticorps monoclonaux.
La France manque toujours d’une véritable filière industrielle de la thérapie génique, alors qu’elle dispose de pépites et d’une R & D historique dans ce domaine. Comment l’expliquez-vous ?
Nous n’avons pas de filière industrielle, mais nous avons une filière associative qui est intéressante, à l’image de ce qui passe avec l’AFM-Téléthon. Quant à YposKesi [bras armé du Généthon, qui vient de se faire racheter à 70 % par un Sud-coréen, ndlr], ce laboratoire a bénéficié de beaucoup de moyens de la part de l’État et de l’AFM jusqu’à ce que cette dernière s’engage dans une filière para-industrielle de préparation de lots cliniques pour les essais cliniques qu’elle réalise. La thérapie génique est une découverte française, mais YposKesi n’a pas trouvé d’industriel prêt à la développer en France.
Pourquoi ?
Sanofi, le seul industriel qui aurait pu avoir la capacité à agir, a peur de son ombre et se désengage dès qu’il s’agit de prendre des risques.
Il n’y a pas, en France, de vision critique concernant la thérapie génique. Les mécanismes de concentration de l’industrie pharmaceutique n’ont pas été favorables à la lucidité et à la prise de risque. Sanofi, le seul industriel qui aurait pu avoir la capacité à agir, a peur de son ombre et se désengage dès qu’il s’agit de prendre des risques.
Le groupe pharmaceutique LFB, à capitaux publics, a cédé son site de sous-traitance industrielle de thérapies cellulaires et géniques à Novartis. L’État ne devrait-il pas s’emparer du sujet pour que la France ne perde pas sa souveraineté et son avance en la matière ?
La logique industrielle a prévalu. La seule alternative aurait été de continuer et d’investir les moyens de l’État dans le développement d’une filière parallèle non totalement soumise aux règles du marché, un peu à l’image de ce qui est fait avec l’AFM. En termes de thérapie génique, il n’y a pas de grande différence entre essai et traitement.
Propos recueillis par Adeline Haverland et Gaëlle Fleitour



