L'Usine Nouvelle. - Comment analysez-vous l’échec du vaccin anti-Covid développé avec MSD ? L’erreur vient-elle du côté français ou américain ?
Christophe d'Enfert. - C’est plus complexe que cela. L’Institut Pasteur a mis au point un candidat vaccin qui avait des performances tout à fait favorables dans les modèles précliniques que nous utilisons, et s’est avéré ne pas avoir les mêmes performances chez l’homme dans les essais cliniques. Cela ne veut en aucun cas dire qu’on aurait tout fait bien et MSD tout mal ! Cela veut dire qu’il y a quelque chose que nous n’avons pas pu déceler dans les essais précliniques. Pour nous, l’interrogation est désormais : qu’est-ce qui ne va pas dans ce candidat-vaccin, est-ce qu’on peut l’identifier et comment apprendre de cet échec conjoint ? Sur cette base, nous allons poursuivre le programme de développement de vaccins rougeole-coronavirus. Car pour nous, cela ne remet pas en cause l’idée de faire de nouveaux projets avec MSD, avec qui la collaboration est née suite à son rachat de la société de biotechnologie autrichienne Themis, avec laquelle nous travaillions sur notre plate-forme vaccinale rougeole.
"Nous n’avons pas eu de cyberattaque nous-mêmes."
Avez-vous été victime récemment d’une cyberattaque, comme L’Express s’est fait l’écho ?
Nous n’avons pas eu de cyberattaque nous-mêmes. Les prélèvements faits chez les volontaires des essais cliniques de ce candidat-vaccin étaient réalisés par plusieurs sociétés partenaires, des CRO, c’est l’une d’elles qui en a été victime. Cela a eu un effet sur le timing mais pas dans les résultats. L’Institut Pasteur est victime de cyberattaques de façon régulière, comme tout le monde désormais, mais à ma connaissance n’a pas rencontré de gros problèmes dans l’année écoulée.
Des vaccins issus de votre plate-forme vaccinale rougeole sont-ils déjà sur le marché ?
Pas encore. Nous avons noué un accord de licence il y a quatre ans avec Themis sur des applications pour une dizaine de maladies infectieuses virales. La plus avancée est un candidat-vaccin contre le chikungunya en train d’entrer en essai clinique de phase 3 [la dernière avant une potentielle mise sur le marché, ndlr].
Avez-vous perdu du temps en étant obligés de vous tourner vers des partenaires étrangers ?
Ce serait mal résumer la situation. C’est vrai que pour pouvoir développer cette plate-forme rougeole, nous avons dû établir un partenariat avec une biotech autrichienne. Ensuite les choses font que ce partenariat s’est élargi à MSD, qui croit en cette technologie de vecteur viral et voulait aller plus loin. Est-ce que se tourner vers l’Autriche c’est aller à l’étranger lorsqu’on croit à l’Europe ?
Vous n’avez pas eu de contacts avec le géant français du vaccin, Sanofi Pasteur ?
Nous n’avons pas eu d’échange récent sur ce projet spécifique lié au Covid. Sanofi Pasteur n’a pas considéré que cette stratégie de vaccination entrait dans ses priorités car il avait ses propres stratégies, plutôt dans les protéines recombinantes et un partenariat dans la vaccination ARN. Ce sont des choix technologiques faits au niveau industriel. Que l’on n’ait pas fait de partenariat avec Sanofi Pasteur mais avec MSD ne me choque pas : pour moi ce sont toutes deux des entreprises mondiales.
"Nous avons tous rapidement compris que pour cette pandémie les quantités de doses seraient primordiales, l’implication industrielle très importante."
Il n’y a eu aucune pression du côté des ministères de l’Economie ou de la Santé pour développer un vaccin français ?
En tant que directeur scientifique, je n’ai pas été impliqué dans ce type de discussion politique.
Où en sont vos deux autres programmes de vaccins anti-Covid ?
Notre projet de vaccin utilisant un vecteur lentiviral, administrable par voie nasale, a montré une bonne efficacité et une production d’anticorps très élevée dans des études pré-cliniques. Il est piloté par la biotech Theravectys, spin-off de l’Institut Pasteur dont le cœur de métier est les lentivirus [des virus « lents », avec un très long temps d’incubation avant de devenir pathogènes, modifiés génétiquement pour être inoffensif pour l’homme et produire la protéine Spike du virus SARS-CoV-2. Cette protéine, qui forme des spicules tout autour du virus, est la clé d’entrée du virus dans la cellule, ndlr]. Notre laboratoire commun travaille désormais à emmener ce candidat-vaccin dans un essai clinique de phase 1.
Le 2e projet, un vaccin à ADN, montre aussi de belles performances dans nos essais précliniques, on réfléchit à l’éventualité d’un essai clinique de phase 1. [Le principe : injecter une molécule d’ADN dans des cellules humaines, qui la transcrivent en une molécule d’ARN capable de produire la protéine Spike, ndlr]
Vous avez déjà un partenaire industriel pour ce vaccin à ADN ?
Non, il faut qu’on y travaille. Dans certaines situations, comme le vaccin contre la shigellose (dysentérie bacillaire), l’Institut Pasteur pilote le développement. Mais idéalement, surtout dans un contexte de maladie avec une population à vacciner très importante, faire un partenariat avec un industriel me semble une voie très raisonnable. L’université d’Oxford a fait ainsi un partenariat avec AstraZeneca même si elle était en capacité de faire elle-même des lots cliniques : nous avons tous rapidement compris que pour cette pandémie les quantités de doses seraient primordiales, l’implication industrielle très importante.
Institut Pasteur - François Gardy Doit-on s’inquiéter du retard pris par la France dans la mise au point de vaccins ?
Je n’aime pas que l’on fasse une corrélation entre notre échec et l’indigence de la recherche française. Pour développer ce projet, nous avons eu des financements significatifs de la CEPI [coalition internationale alliée à l’OMS visant à garantir un accès équitable aux vaccins dans le monde, ndlr], un partenariat avec MSD… La cause de cet échec est un problème biologique et non financier. Les résultats fantastiques de la vaccination ARN ont pu donner l’impression que la recherche marchait à tous les coups, mais c’est loin d’être le cas !
"La cause de cet échec est un problème biologique et non financier."
Ne doit-on pas malgré tout se poser la question du financement de la recherche sur les vaccins en France ?
Cela ne veut pas dire pour autant que l’Etat ne doit pas se poser de questions en effet. Est-ce qu’on est bien connecté entre la recherche académique et industrielle, avons-nous la capacité à produire des lots cliniques très rapidement ? Il y a une réflexion à avoir, stimulée par ce qui s’est passé. On peut peut-être apprendre de l’université d’Oxford, qui est un modèle intéressant car calibré pour le développement de vaccins.
Y-a-t-il trop d’aversion au risque en France ?
Si je regarde aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, la prise de risque est mieux valorisée qu’en France. Pour créer une start-up aux Etats-Unis, on a l’impression que l’échec fait partie du jeu. En Allemagne - où se trouvent les biotechs BioNTech et Curevac -, l’investissement de l’Etat dans la recherche de façon globale et en particulier dans la recherche académique est bien plus important que ce qu’il y a en France. La loi de programmation pluriannuelle de la recherche devrait augmenter les possibilités, mais probablement pas au niveau d’outre-Rhin. Le financement là-bas facilite la prise de risques : sur 100 dossiers de projets déposés, 30 sont retenus, contre 10 à 12 en France…
Emmanuelle Charpentier [chercheuse française Prix Nobel de Chimie en 2020, expatriée en Allemagne, ndlr] l’a bien dit : je partage l’idée qu’il est important de mieux financer la recherche, et en particulier la recherche fondamentale en France. C’est sur elle que se bâtira l’innovation, avec en parallèle la mise en place de dispositifs pour la faire passer rapidement aux laboratoires d’application.
Le 29 janvier 2020, l’Institut Pasteur établissait le séquençage complet du SARS-CoV-2. Où en êtes-vous désormais dans le séquençage des variants?
Nous sommes très impliqués. Nous hébergeons le Centre national de référence virus des infections respiratoires, qui avait été à l’origine de l’isolement du premier SARS-CoV-2 ayant infecté un malade en France, et du premier séquençage du virus. Aujourd’hui, il est à la manœuvre pour séquencer entre 800 et 1 000 échantillons par semaine, nombre très important, grâce à une plate-forme dédiée dont on voudrait augmenter les capacités et une équipe de bio-informaticiens pour repérer les variants connus ou en identifier de nouveaux.
"Nous avons l’expertise aujourd’hui qui nous permet de séquencer, et souhaiterions développer rapidement l’infrastructure."
Avez-vous les ressources nécessaires pour le faire ?
Nous sommes en discussion… Nous avons l’expertise aujourd’hui qui nous permet de séquencer, et souhaiterions développer rapidement l’infrastructure, mais cela doit se coordonner de façon nationale. Nous jouons un rôle important en lien avec Santé publique France, nous sommes véritablement volontaires pour augmenter autant que possible cette contribution car nous sommes conscients de l’importance qu’il y a à effectuer dans la population cette surveillance de variants, dont on voit l’émergence associée à un risque accru de reconfinement. Nous disposons aussi d’équipes qui travaillent pour essayer de comprendre comment ces variants peuvent échapper au système immunitaire, sont sensibles ou non à la vaccination ou à certains anticorps monoclonaux [des traitements anti-Covid, ndlr] que l’on est en train de développer, mais dont il est trop tôt pour parler.
Entre 2016 et 2019, le budget de l’Institut Pasteur avait diminué, passant de 320 millions à 298 millions d’euros. Comment cela s’est-il passé en 2020 ?
En 2020, toutes les actions que nous avons pu mener dans le domaine du Covid – développement vaccinal, diagnostique, thérapeutique - ont pu être réalisées en premier lieu grâce à la générosité publique - grand public et mécénat d’entreprise - mais aussi le financement de l’Etat par le biais de l’Agence Nationale de la Recherche, le consortium REACTing… Le modèle de fonctionnement de l’Institut Pasteur, basé sur une importante collecte auprès du grand public – qui représente environ un tiers de notre budget – nous a permis d’être extrêmement réactifs. Mais il y a encore des besoins financiers car on voit que ce n’est pas fini, il faut encore travailler sur ce virus, en particulier sur les variants.
Avec du recul, peut-on dire que la France a pris du retard dans la prise en compte des variants ?
Je pense qu’il y a peut-être eu une prise de conscience trop tardive du risque que représentaient ces variants. Sans doute car cela est tombé à la fin de l’année, tout le monde était épuisé, sortait du reconfinement et avait besoin d’une pause autour de Noël… Mais la mobilisation est en train de se faire. L’Etat a compris qu’il fallait qu’il investisse dans la surveillance épidémiologique à court terme sur la Covid, et à plus long terme sur les maladies infectieuses.



