Levée de fonds, acquisitions, nomination d’un directeur général France… Ces derniers mois ont été très actifs pour Newcleo. Où en est votre développement ?
Stefano Buono Nous construisons une industrie, une filière, c’est ça, notre dynamique. Il faut savoir que la technologie de réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb existe depuis plus de trente ans. Un groupe du Cern, dont je faisais partie, a travaillé dessus dès 1994, à partir du savoir-faire développé par les Russes dans ce domaine pour les sous-marins. Les travaux se sont poursuivis, à travers notamment un projet en Italie, puis via une communauté internationale coordonnée par le cofondateur et directeur scientifique de Newcleo, Luciano Cinotti. Il existe donc un ensemble d’outils et de connaissances, avec une conception de réacteur, mais tout cela restait au stade de la recherche. Nous rassemblons tous ces développements pour en faire un produit, un réacteur commercial. Nous faisons de même avec les entreprises : SRS et Fucina, que nous venons d’acquérir, ont construit pratiquement tous les circuits au plomb des appareils de recherche dans le monde. Leur savoir-faire est précieux mais leur production, tournée vers la recherche, n’est pas au niveau des standards de l’industrie nucléaire. Nous allons investir pour les y amener, au sein d’une nouvelle usine.
Votre actualité, c’est aussi la France. Ludovic Vandendriesche, vous venez d’être nommé directeur général pour le pays, quelle est votre mission ?
Ludovic Vandendriesche La première mission, c’est d’organiser l’entreprise afin de tenir nos engagements : réaliser un premier démonstrateur à l’horizon 2030 avec un réacteur de 30 mégawatts (MW) (LFR-30), puis, deux ans plus tard, le premier de série du modèle commercial de 200 MW (LFR-200). Cela passe notamment par des partenariats et des coentreprises pour réaliser nos études et construire la supply-chain dont nous aurons besoin. Dans le développement de cette nouvelle filière nucléaire, nous souhaitons pleinement collaborer, tant sur le plan technologique que de la propriété intellectuelle, avec les acteurs historiques du nucléaire français : le CEA, Orano, Framatome et EDF. À court terme, nous avons aussi besoin d’identifier un ou deux sites pour héberger notre réacteur de 30 MW et l’usine de combustible MOx que l’on va construire pour alimenter nos réacteurs.
S. B. C’est vrai qu’aujourd’hui, nous nous développons beaucoup en France. Il y a deux ans, nous avions créé la société au Royaume-Uni, pays qui nous paraissait le plus engagé en termes de programme nucléaire. Nous avons eu beaucoup de discussions là-bas et obtenu des premiers résultats, mais la dynamique s’est un peu essoufflée, tandis que la France a décidé de relancer un programme ambitieux.
Le revirement français en faveur du nucléaire vous paraît-il pérenne ? Et quel est le potentiel du marché alors que le nucléaire devrait globalement rester, selon l’AIE, une énergie secondaire, derrière le solaire et l’éolien ?
L. V. Aujourd’hui, aucun gouvernement ne peut prétendre résoudre les problèmes climatiques uniquement avec des éoliennes et des panneaux solaires. On constate un changement de mentalité global envers le nucléaire, pas seulement en France, mais à l’échelle internationale : la nécessité du nucléaire dans le mix énergétique pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique est désormais ancrée dans les esprits.
L’attention portée aux SMR traduit le fait que l’industrie reconnaît avoir construit des réacteurs trop grands dans le passé.
— Stefano Buono, PDG de Newcleo
S. B. Newcleo sera en tout cas pérenne, car nous voulons servir plusieurs pays, indépendamment du lieu où l’on produit nos composants et notre combustible. Nous visons l’Europe. Aujourd’hui, 25 % de la production d’électricité y est assurée par le nucléaire. Or la demande d’électricité va doubler ou tripler d’ici à 2050. Garder cette part de 25 % dans le mix européen supposerait une énorme croissance des capacités nucléaires installées – je ne suis même pas sûr que l’on arrive à satisfaire une telle demande ! Le marché potentiel des réacteurs nucléaires est donc très important.
Les petits réacteurs modulaires (SMR, small modular reactors) comme celui que vous développez ont particulièrement le vent en poupe. Pourquoi ?
S. B. L’attention portée aux SMR traduit le fait que l’industrie reconnaît avoir construit des réacteurs trop grands dans le passé. L’idée était de miser sur l’effet d’échelle pour concurrencer les bas prix du pétrole et du gaz. Mais le gigantisme de telles installations a amené à créer des systèmes qui doivent être construits sur place, avec d’énormes chantiers durant dix ans et nécessitant 20 à 30 milliards d’euros. Des chantiers qu’on a d’ailleurs du mal à maîtriser aujourd’hui. On ne peut pas demander à des investisseurs privés de s’engager dans de tels projets. Il faut un modèle financier différent. C’est ce que proposent les SMR : leur taille réduite et leur conception modulaire permettent de préfabriquer les composants en usine et de simplifier la construction. Ils offrent des économies d’échelle liées à la production en série des composants et un risque de chantier limité. Un réacteur de 100 à 300 MW devrait ainsi pouvoir être construit en trois ans, pour 1 milliard d’euros. Par ailleurs, les SMR offrent aussi l’opportunité d’introduire des technologies rendant les réacteurs plus sûrs et, dans notre cas, capables de consommer les matières radioactives résiduelles valorisables issues de l’exploitation des réacteurs nucléaires actuels, contribuant à ce que l’on appelle la fermeture du cycle du combustible.
Come Sittler "Aujourd’hui, 25 % de la production d’électricité en Europe est assurée par le nucléaire. Le marché potentiel des réacteurs est très important", assure Stefano Buono (© Côme Sittler)
Ces SMR sont en bonne partie poussés par des start-up. Qu’est-ce qui explique leur irruption dans le nucléaire ?
S. B. Le nucléaire a besoin de réacteurs alternatifs et d’innovations technologiques, et il est aujourd’hui largement perçu comme un ingrédient clé de la décarbonation. Autrement dit, il y a de la place pour des entrepreneurs et des investisseurs qui veulent avoir un impact sur notre environnement ! L’histoire de Newcleo illustre la pertinence d’une start-up : je voulais créer cette société depuis 2018, mais ce n’est qu’après le retour en grâce du nucléaire, lors de la COP 26 à Glasgow en 2021, et les quelque 4 milliards de dollars levés en peu de temps par des start-up de la fusion nucléaire, que je me suis lancé. J’annonce à un petit groupe d’amis que je vais investir 10 millions d’euros. Alors que je m’attendais à lever le double, je me retrouve avec 100 millions en quelques mails ! Il y a des investisseurs privés qui ont envie de lutter contre le changement climatique ou de renforcer l’indépendance énergétique de l’Europe. Le nucléaire peut le leur permettre, mais il y a peu d’entreprises dédiées dans lesquelles investir. C’est la fonction d’une start-up comme la nôtre : être un véhicule pour de l’argent privé qui veut faire la différence, sur le long terme. En outre, nous offrons un risque limité : ce n’est pas comme dans la biotech où l’on peut se retrouver sans rien à la fin des essais cliniques. Dans le nucléaire, la technologie est déjà là, c’est un plan industriel que nous menons. Et, avec nos acquisitions et nos futures activités, nous générerons du chiffre d’affaires autour du savoir-faire lié à cette industrie, sans attendre la vente de notre premier réacteur.
Il y a des dizaines de projets de SMR. En quoi se distinguent-ils ?
L. V. On peut déjà distinguer les SMR de génération 3. Ce sont des réacteurs petits et modulaires, fondés sur les technologies existantes de grands réacteurs. Ils représentent environ la moitié des projets. Dans cette catégorie, on peut citer plusieurs acteurs, comme la nouvelle filiale d’EDF, Nuward, qui développe un SMR à eau pressurisée, General Electric, Rolls-Royce... Il y a aussi Westinghouse qui était parti d’un projet de réacteur de 600 MW pour l’amener à 1 000 MW et qui développe maintenant un réacteur de 300 MW sur la même base. D’autre part, il y a les SMR de génération 4, que l’on appelle aussi AMR (Advanced modular reactors). Il s’agit de réacteurs fondés sur de nouvelles technologies, toujours plus sûrs, économiquement adaptés à de nouvelles applications industrielles, ou permettant, comme le réacteur Newcleo, de valoriser en combustible des matières nucléaires aujourd’hui stockées.
S. B. Dans la génération 4, il y a quatre familles principales de réacteurs : à gaz, au sodium, au plomb et à sels fondus. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Les réacteurs à gaz utilisent un combustible complexe à produire et qu’on ne peut pas vraiment recycler mais ne présentant pas de risque de fusion du cœur, qui est l’accident potentiel le plus critique. Les réacteurs à sels fondus évitent aussi ce risque puisqu’il n’y a pas vraiment de combustible : les éléments actifs sont mélangés aux sels fondus. Les réacteurs au sodium sont plus complexes, car le sodium est très réactif avec l’air et l’eau, mais, comme les réacteurs au plomb et à sels fondus, il s’agit de réacteurs à neutrons rapides qui ont le gros avantage de pouvoir utiliser des combustibles recyclés. Ce qui fera la grande différence, ce sera surtout le prix.
Quelles sont les spécificités de votre technologie au plomb ?
Si on se compare à Superphénix, notre réacteur sera quatre fois plus compact pour la même puissance.
— Stefano Buono, PDG de Newcleo
S. B. Nous utilisons du plomb liquide comme fluide caloporteur. Le premier intérêt est qu’il s’agit d’un élément neutre chimiquement, qui ne nécessite donc pas de précaution particulière. Si on se compare à Superphénix, qui avait besoin de systèmes complexes pour le sodium, notre réacteur sera quatre fois plus compact pour la même puissance. On peut éliminer 13 systèmes, ce qui réduit bien sûr le coût. Les réacteurs au plomb sont aussi intrinsèquement plus sûrs. D’abord parce que le plomb étant liquide entre 327 et 1 749 °C, on peut travailler à pression atmosphérique, a contrario des réacteurs à eau pressurisée. Ensuite, son excellent pouvoir réflecteur limite les pertes neutroniques et protège les composants d’une irradiation excessive. Enfin, notre conception est dotée de systèmes de sûreté passive, sur la base d’une dilatation différentielle des métaux dans le cœur telle, qu’en cas de montée en température, les éléments combustibles s’écartent, ce qui va réduire la réaction neutronique et limiter l’échauffement.
Votre SMR est aussi un réacteur à neutrons rapides, qui peut donc utiliser du combustible recyclé.
S. B. C’est un atout majeur. Aujourd’hui, les réacteurs ne peuvent réutiliser qu’une seule fois l’uranium déjà employé. Avec les réacteurs rapides comme le nôtre, on peut réutiliser le combustible un très grand nombre de fois. On extrait 100 fois plus d’énergie de l’uranium d’origine qu’avec les réacteurs actuels ! Ce recyclage multiple ferme la « boucle » du cycle combustible. C’était la stratégie de la filière sodium française, avec Phénix, Superphénix et Astrid, qui a poussé à développer le MOx, mélange d’oxydes de matières nucléaires (uranium appauvri et plutonium). Notre réacteur s’inscrit dans cette stratégie car il fonctionnera au MOx. C’est-à-dire qu’il utilisera de la matière radioactive valorisable comme le plutonium, qui a une très longue durée de vie et peut susciter des réticences dans l’opinion publique.
L. V. Il faut bien mesurer le gisement que représente la matière nucléaire stockée dite valorisable. Avec le volume existant aujourd’hui en France et le multirecyclage de notre combustible MOx, il serait possible de produire 100 % de l’électricité d’origine nucléaire dans le pays pendant des centaines d’années.
Physicien-entrepreneur
« Je ne connais pas grand-chose au nucléaire, moi non plus ! » Stefano Buono ne recule devant rien pour mettre à l’aise son interlocuteur. Ce quinquagénaire de haute taille et à la voix douce a travaillé dix ans avec Carlo Rubbia, le prix Nobel de physique, au Cern et au centre de recherche italien CRS4. C’est là qu’il est séduit par l’idée de faire un réacteur sûr, « une idée tellement belle que j’avais l’impression de pouvoir changer le monde ». Il s’autorise un détour pour créer en 2002 la biotech AAA, dédiée à la médecine nucléaire et acquise par Novartis en 2018 pour près de 4 milliards de dollars. Mais l’idée lui trottait toujours dans la tête et, en 2021, il cofonde Newcleo.
À ses côtés depuis fin septembre, Ludovic Vandendriesche, directeur général de la filiale française. Lui n’a pas fait de détour : vingt-cinq ans dans le nucléaire ! D’abord en Chine et aux États-Unis avec Areva NP, Orano et Westinghouse. Ensuite en France, chez Onet Technologies, puis au Cnim, avant de diriger la division Énergie et environnement d’EDF en 2018.



