L'Usine Nouvelle - Quel bilan dressez-vous de votre première année à la tête de Suez ?
Sabrina Soussan - Ce qui est important c’est que toute l’entreprise se soit remobilisée. Nous avons lancé un plan d’actionnariat salarié à la fin de 2022, le premier dans l’histoire du nouveau Suez, qui a été un très grand succès, malgré la conjoncture économique. Nous avons dépassé notre objectif de 3 % avec 140 millions d’euros investis par les salariés au lieu des 118 millions initialement visés. Plus de 40% des salariés y ont participé. Ils soutiennent la stratégie de reconquête de l’entreprise. Je suis fière que les collaborateurs du groupe y aient adhéré.
Comment s’est passée cette refondation de Suez en 2022 ?
Nous avons redéfini la gouvernance, la stratégie et bientôt l’organisation de notre entreprise. Les activités françaises sont restées intactes, ce qui a assuré la continuité. Nous avons ensuite réalisé trois acquisitions, prouvant que nos actionnaires voulaient investir dans l’entreprise : le retour des activités de traitement des déchets dangereux en France, celui des activités de Suez au Royaume-Uni et le rachat d’EnviroServ en Afrique du Sud. Les actionnaires ont investi plus de 2 milliards d’euros, et l’entreprise est passée de 7,5 à 9 milliards de chiffres d’affaires.
Est-il nécessaire de faire d’autres acquisitions pour rebondir ?
photo Pascal Guittet Notre marché est immense. Il atteint 2 200 milliards d’euros, dont 1 400 milliards dans les déchets et 800 milliards pour l’eau. Mais il est très fragmenté et très local, sachant qu’il n’existe que deux entreprises mondiales [Veolia et Suez, ndlr] qui représentent à peine 5% du marché. C’est important d’être à la fois global et présent dans les deux métiers. Le marché international est en plus forte croissance que le domestique, déjà mature. Aujourd’hui, nous réalisons 30% de notre chiffre d’affaires à l’international et nous voulons nous redéployer pour atteindre 40 % en 2027, avec un équilibre entre nos activités eau et déchets.
Mais ce qui compte avant tout, c’est la qualité des actifs. Que ce soit dans l’eau ou les déchets, nous sommes dans des secteurs en pleine transformation. L’innovation sera un grand facteur de différenciation. Nous aurons de plus en plus besoin de technologie pour faire face à tous les enjeux actuels que sont la préservation des ressources en eau, en matières, et les besoins en énergie décarbonée. Pour y répondre, nous augmentons le budget de la recherche et développement du groupe de plus de 50 % en cinq ans. Le deuxième facteur structurant pour l’avenir est le besoin croissant d'investissements. Avec le soutien de nos actionnaires, nous sommes prêts à le faire aux côtés de nos clients.
Le gouvernement va proposer un plan eau dans les prochaines semaines, qu’en attendez-vous ?
En France, dans l’eau, les investissements nécessaires durant cinq ans sont évalués à 10 milliards d’euros. Le sous-investissement dans les réseaux persiste depuis trop longtemps. Leur durée de vie se situe autour de soixante-dix ans. À ce rythme, il faudrait deux cents ans pour les renouveler. Mais il faut le faire de façon intelligente, en finançant des solutions digitales pour détecter les infrastructures à renouveler en priorité. Toutes ces solutions existent et sont matures. À l’aspect financier s’ajoute la réglementation. En France, on réutilise moins les eaux usées traitées que dans d’autres pays.
Il y a peut-être aussi une barrière psychologique à la réutilisation ?
Elle peut exister pour l’eau potable produite à partir des eaux usées, même si elle est l’aliment le plus contrôlé en France. Mais je ne crois pas en l’existence de cette barrière pour d’autres usages tels que l’irrigation, le nettoyage des voies et les eaux industrielles. En France, nous sommes à 1% de réutilisation, contre 8% en Italie, 14% en Espagne et 80% en Israël. À Singapour, un tiers de l’eau potable provient même du retraitement des eaux usées.
Le mouvement de remunicipalisation des réseaux d’eau s’est accentué en France ces dernières années. Cela vous inquiète-t-il ?
Je crois beaucoup aux partenariats public-privé, et je suis convaincue qu’il y a beaucoup à faire avec les régies. Par exemple, pour une ville, il ne fait pas sens de développer ses propres solutions digitales ou technologiques de traitement. Les collectivités ont besoin d’acteurs comme nous pour industrialiser ces solutions. Proposer des services et des solutions aux régies est une partie de notre futur, en particulier en réponse aux enjeux d’innovation tels que le traitement de la qualité de l’eau, les micropolluants et le retraitement des eaux usées.
Doit-on payer l’eau plus chère ?
En France, le principe de "l’eau paye l’eau" a des vertus, mais doit se réinventer pour faire face à l’ampleur des investissements. Nous plaidons pour qu’une réflexion soit menée en matière de financement des investissements afin de faire face aux problématiques de court terme – le rendement de réseau – comme de long terme – l'adaptation au changement climatique.
Il y aura un gisement bien plus important de biodéchets dès 2024, avec le tri à la source. Croyez-vous toujours au développement du biométhane ?
La progression du biométhane contribue à l’indépendance énergétique et à la décentralisation. Quand vous produisez du biométhane à partir d’un site de stockage ou d’une station d’épuration, vous produisez du gaz que l’on réinjecte dans le circuit, en général pour des industriels ou des réseaux de chaleur urbains. Aujourd’hui, un tiers de nos poubelles sont des biodéchets qui partent en incinération. On pourrait en faire du compost ou de l’énergie. Un tiers du gaz russe importé pourrait être remplacé par du gaz issu des déchets d’ici à 2025.
Comment comptez-vous atteindre vos objectifs de développement durable ?
photo Pascal Guittet Nous avons trois axes : le climat, la biodiversité et le social, tous interdépendants. Pour le climat, nous nous engageons en faveur de la décarbonation de l’énergie. Dès 2023, nous serons autosuffisants en électricité, en Europe. D’ici à 2030, nous voulons atteindre 70% d’électricité verte dans notre consommation dans le monde et 100% en Europe. Par ailleurs, nous poursuivons la couverture de nos sites de panneaux solaires et mettons en place des PPA (contrats d’énergies renouvelables sur le long terme). La réduction des émissions passe par notre efficacité énergétique, avec une baisse de 40% d’ici à 2030 dans le secteur de l’eau, en agissant notamment sur les pompes, très énergivores. Pour les déchets, nous visons une baisse de 25% hors valorisation énergétique. Pour la biodiversité, l’enjeu est la préservation de la ressource, par exemple en réalimentant les nappes phréatiques.
Cela implique aussi de changer de modèle en passant d’une logique de volume à celle de performance. Nous avons gagné un projet à Montauban (Tarn-et-Garonne), où l’objectif est de diminuer de 10% le volume des déchets ménagers, notamment en intégrant des puces connectées sur les poubelles pour suivre les volumes et cibler nos actions de sensibilisation auprès des usagers.
L’appel à la sobriété a bien fonctionné pour l’énergie. Faut-il lancer un plan pour l’eau ?
Je pense que oui. Il faut jouer la carte de la transparence et de la pédagogie. Dans l’eau, il faut déployer des compteurs intelligents : le consommateur peut voir tous les jours sa consommation d’eau et la comparer. Suez a installé plus de 5 millions de ces compteurs dans le monde. Il faut également des contrats de performance avec des systèmes de bonus-malus fondés sur des objectifs de réduction des déchets ou de la consommation d’eau. Nous en avons signé un à Brive-la-Gaillarde (Corrèze).
L'inflation est à la hausse. Comment répondez-vous à la question du pouvoir d'achat de vos collaborateurs ?
On fait le maximum. Au milieu de l’année, nous avons donné des primes à ceux qui reçoivent les salaires les plus faibles. Actuellement, nous finalisons les négociations annuelles obligatoires et cherchons un consensus avec les partenaires sociaux. Nous allons y arriver. Mais notre engagement va au-delà. Nous travaillons aussi beaucoup pour l’insertion. Nous avons une filiale qui a formé 10000 personnes au cours des vingt dernières années avec 75 à 80% de succès. Au Maroc, à Meknès, nous disposons d'un centre de stockage, appelé décharge verte, doté des technologies les plus avancées où nous produisons du biogaz. Nous avons intégré les associations et employé les anciens chiffonniers qui travaillaient dans des conditions très difficiles. Sept cents collaborateurs ont créé l’association Aquassistance sur des projets d’accès à l’eau. C’est pour cela que je suis venue chez Suez. Ce qu’on y fait est fantastique. Il y a une passion énorme dans cette entreprise. Tout ce qu’on réalise, c’est pour la société et pour le futur. C’est notre raison d’être.
Est-ce que vos activités en Chine ont été touchées par le Covid-19 ?
Nous sommes considérés comme un service essentiel, ce qui a permis de ne pas arrêter nos usines. Pendant des semaines, en raison des contraintes sanitaires, les employés sont restés sur le site : 800 personnes ont dormi dans les usines pour les faire tourner. Dès que je le pourrai, j’irai en Chine leur dire merci en personne.
Quels sont les grands projets qui vont voir le jour prochainement ?
Nous allons construire une usine de traitement chimique avec Loop et SK Geo Centric pour produire du plastique recyclé et recyclable. Elle sera implantée dans l’est de la France à Saint-Avold (Moselle), pour profiter d’une concentration de population importante, et nous pourrons avoir accès aux flux allemands. L’investissement est de 450 millions d’euros et le démarrage de la construction est prévu en 2025, la mise en service en 2027. À l’automne, nous allons mettre en service au Havre (Seine-Maritime) une centrale de production de vapeur à partir de biomasse et de combustibles solides de récupération pour les industriels et le réseau de chaleur de la ville.
Vous comptez cinq hommes et deux femmes au comex. Que mettez-vous en œuvre pour y atteindre 40% de mixité ?
C’est un sujet très important pour moi et pas seulement sur le rapport homme-femme. Celui de la diversité en général. Il est prouvé que les décisions sont bien meilleures avec un comex diversifié. Notre objectif dans notre plan de développement durable vise les 40% de femmes managers d’ici à 2027.
Propos recueillis par Emmanuel Duteil et Olivier Cognasse / Photos Pascal Guittet



