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Newspace : Les petits lanceurs européens sur les traces de SpaceX

Lauréate d’un concours organisé par les agences spatiales européenne (ESA) et allemande (DLR), la société ISAR Aerospace mettra en orbite deux satellites fournis par l’Allemagne. Un partenariat public-privé qui marque les ambitions d’une nouvelle génération de microlanceurs et petits lanceurs.

 

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Le lanceur Spectrum d’Isar Aerospace est destiné à mettre en orbite basse jusqu’à 1 tonne de charge utile.

Lannonce est inédite dans le spatial européen. Pour la première fois, un acteur privé du Vieux Continent mettra en orbite deux petits satellites opérés par une agence spatiale. C’est le munichois Isar Aerospace et sa fusée Spectrum qui ont été retenus, le 30 avril, au terme d’un concours organisé par les agences spatiales européenne (ESA) et allemande (DLR). En plus d’un financement de 11 millions d’euros, la start-up pourra donc compter sur un accord de lancement avec la DLR pour le placement en orbite basse de deux satellites, à partir de 2022. Un signal fort de l’intérêt des agences publiques pour des acteurs privés de l’accès à l’espace.

Une compétition féroce

Aux côtés d’Isar Aerospace, deux autres sociétés d’outre-Rhin étaient en lice : Rocket Factory et HyImpulse. Toutes trois ont été fondées en 2018. « Nous faisons émerger la prochaine génération de lanceurs européens, s’est réjoui Thomas Jarzombek, le coordinateur du gouvernement fédéral pour la politique aérospatiale allemande. Ces start-up peuvent changer la donne. Nous avons déjà des acteurs qui offrent une plus grande capacité que la première fusée Falcon de SpaceX et qui vont pouvoir décoller dans les deux prochaines années. » Avec une capacité d’emport de 1 tonne vers l’orbite basse, la fusée Spectrum se situe dans la catégorie des petits lanceurs, pouvant transporter des charges allant de 500 kg à 2 tonnes. Le Falcon 1 de SpaceX possédait, lui, une capacité d’emport de 650 kg.

« Nous avons visé d’emblée la tonne pour la fusée Spectrum, car c’est une charge utile intéressante, explique Alexandre Dalloneau, le responsable des missions et des lancements chez Isar Aerospace. Avec cette capacité, nous pouvons proposer des vols dédiés pour des satellites traditionnels en passager seul, mais aussi pour des constellations de petits satellites. »

Le marché de l'accès à l'espace en croissance

Le nombre de satellites de moins de 500 kg mis en orbite par an est en très forte augmentation depuis quelques années, tiré notamment par l’arrivée de nouvelles constellations. « Pour les lanceurs européens traditionnels, cela risque de créer un goulot d’étranglement, car ces satellites doivent attendre une place secondaire dans les coiffes des fusées. L’émergence de nouveaux fournisseurs d’accès à l’espace, capables d’organiser des lancements dédiés aux petits satellites, permettra de désengorger les pas de tir et réduire l’attente », analyse Maxime Puteaux, expert au sein d’Euroconsult, un cabinet de conseils spécialisé dans le spatial.

Les petits satellites créent un appel d’air pour de nouveaux lanceurs en ouvrant le marché, mais la compétition s’annonce féroce. D’abord avec les acteurs traditionnels. Selon Isar Aerospace, le premier concurrent direct européen de Spectrum est la fusée Vega, fabriquée par l’italien Avio, exploitée par Ariane­space et capable d’emporter 2 tonnes en orbite. « Ce lanceur partira à la retraite entre fin 2022 et 2023. Nous voulons prendre le relais », avance Alexandre Dalloneau. Encore faudra-t-il rivaliser avec le successeur du lanceur italien, Vega-C, qui possède une capacité supérieure à Vega, avec 2,5 tonnes (soit un passage dans la catégorie lanceur moyen).

Vers une fusée réutilisable

Isar Aerospace possède toutefois un argument de poids : le coût. S’il faut compter près de 45 millions d’euros pour un lancement avec Vega, une mise en orbite avec Spectrum, dont les moteurs utilisent un mélange d’oxygène liquide et de propane, s’élèvera à près de 12 millions d’euros. Pour baisser encore les coûts, la société voudrait rendre sa fusée réutilisable d’ici à 2024-2025. Les délais de production pourront également peser dans les choix des opérateurs de satellites. Actuellement, il faut environ six mois pour construire le lanceur Spectrum, dont le moteur utilise de très nombreuses pièces imprimées en 3D. Isar Aerospace espère y parvenir en trois mois.

La concurrence viendra aussi des multiples start-up spécialisées dans les microlanceurs. Une activité en pleine effervescence depuis le milieu des années 2010, qui compte notamment en Europe les écossais Orbex et Skyrora, l’allemand HyImpulse, les espagnols PLD Space et Pangea Aerospace, ou encore le français Venture Orbital Systems avec sa fusée Zéphyr. Ces start-up s’inspirent du succès de l’américain Rocket Lab, dont l’Electron enregistre depuis le début de ses vols commerciaux, en 2018, près de 17 lancements. Avec des capacités d’emport allant de 150 à 500 kg, ces lanceurs exploitent souvent des technologies mises en œuvre dans des fusées-sondes.

Une augmentation progressive des capacités

Ces start-up veulent plutôt mettre en orbite des petits satellites à l’unité que des grappes entières, mais cela pourrait changer rapidement. « Il y a un marché pour la mise en orbite rapide de petits satellites à l’unité, mais ce n’est pas le plus important. Il n’y aura pas place pour tous ces acteurs. La tendance est plutôt d’offrir un lancement dédié pour de petites constellations », explique Maxime Puteaux. « Par ailleurs, le poids moyen des petits satellites, de plus en plus performants, est en hausse depuis ces dernières années. Les fabricants de lanceurs vont vouloir suivre le mouvement en augmentant leurs capacités. » De nombreux acteurs des microlanceurs envisagent donc de démontrer la pertinence de leur technologie sur de petites fusées, puis de passer progressivement à l’échelle supérieure, selon l’expert d’Euroconsult.

Jusqu’où grossiront ces microlanceurs et petits lanceurs européens ? Le pionnier des microlanceurs, Rocket Lab, a placé la barre haut en annonçant, en mars, le développement de la Neutron, dotée d’une charge utile maximum de 8 tonnes (moyen lanceur) à destination de l’orbite basse. Cette fusée partiellement réutilisable devrait effectuer son premier vol en 2024. Au-delà de Rocket Lab, c’est SpaceX, passé en une décennie d’un Falcon 1 emportant 650 kg aux dizaines de tonnes de charge utile du Falcon Heavy, qui fait évidemment figure de modèle pour les acteurs européens.

Les petits satellites, une aubaine pour les lanceurs privés


C’est l’un des segments du spatial les plus dynamiques depuis quelques années. Le marché des petits satellites – d’un poids inférieur à 500 kg – est tiré par le développement des constellations, qui devraient représenter 84 % des missions entre 2021 et 2030, selon une étude d’Euroconsult publiée en avril. Ce marché, évalué à 17 milliards de dollars (14,17 milliards d’euros) entre 2011 et 2020, devrait croître de 218 % pour atteindre 54 milliards de dollars (45 milliards d’euros) entre 2021 et 2030. Toutefois, il se caractérise par sa nature cyclique, souligne l’étude. En effet, les satellites doivent être mis en orbite par grappe, ou attendre des places secondaires dans les coiffes des grands lanceurs. Les petits lanceurs peuvent apporter une réponse en facilitant l’accès des constellations à l’espace. Quant au marché des petits satellites lancés à l’unité, suivi de près par celui des microlanceurs, il est en comparaison plus lent, mais relativement stable. La constellation Starlink de SpaceX s’est imposée comme la première au monde, avec à ce jour près de 1 443 appareils mis en orbite.

 


Source ; Euroconsult

 

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